Longtemps relégués aux cérémonies et aux greniers familiaux, les tissus traditionnels de la Côte d’Ivoire connaissent aujourd’hui un véritable renouveau. Entre héritage culturel et audace créative, une nouvelle génération de stylistes redonne vie au pagne tissé, au kita, au bogolan etc., les propulsant sur les podiums et dans les rues avec une fraîcheur inédite.
Il fut un temps où porter des étoffes traditionnelles relevait d’un mariage, funérailles, fêtes coutumières… Aujourd’hui, ces tissus s’imposent dans le quotidien urbain, portés avec fierté par une jeunesse avide de style et d’authenticité. La réappropriation des tissus traditionnels est d’abord le fruit d’une quête identitaire. En pleine explosion créative, une nouvelle génération de stylistes, d’artisans, de photographes et d’influenceurs renoue avec ses racines. Porter un tissu traditionnel aujourd’hui, c’est revendiquer une histoire, un ancrage. Une façon de montrer qu’on est moderne, mais on n’oublie pas d’où on vient.

Des créateurs comme Ouli Pat, Ello Style, Aliwax et bien d’autres jouent un rôle moteur dans ce retour aux racines. À travers leurs collections, ils deviennent des gardiens de mémoire. Ils traduisent le passé en silhouettes modernes : costume, pantalons cargo, ensembles tailleur ou robes … tout en gardant la richesse textile en toile de fond. Du pagne tissé Baoulé, Senoufo, Wê en passant au Kita, symbole d’un savoir-faire ancestral, tout est désormais revisité. Grâce à leur texture brute et ses couleurs vibrantes, ils sont devenus l’allié d’une mode à la fois engagée et identitaire.

Ces créateurs qui tissent l’avenir de la mode ivoirienne
Des créateurs innovants réinventent ces étoffes en les intégrant dans des collections modernes, créant un pont entre héritage culturel et esthétique contemporaine. Ils puisent dans leur patrimoine pour créer des pièces modernes, durables, et souvent unisexes, qui séduisent bien au-delà des frontières ivoiriennes.
Ces tissus ne sont pas de simples accessoires esthétiques. Ils racontent une histoire, traduisent une appartenance, et incarnent une mémoire. Chaque motif, chaque couleur, chaque technique de tissage a un sens. Le bogolan, par exemple, originaire du peuple malinké, est un tissu teint naturellement à base de boue et de plantes, utilisé pour transmettre des symboles protecteurs ou sociaux. Le kita par ses rayures multicolores exprime souvent la puissance et la prospérité.

Dans le paysage ivoirien, Ello Style s’impose comme l’une des marques les plus suivies de la jeune génération. Créée par une jeune dame audacieuse, la marque s’adresse à un public urbain, connecté et fier de ses racines. Son ADN : moderniser le pagne sans le dénaturer.
Grâce à une présence affirmée sur TikTok et Instagram, Elle transforme le pagne en pièces streetwear, casual chic ou habillées, tout en gardant l’authenticité des tissus locaux. Vestes en bogolan, ensembles coordonnés en pagne wax, robes épurées en tissé baoulé… chaque création est pensée pour allier confort, tendance et identité culturelle.

Pour Ello Style, il est important de redonner une place centrale à ces étoffes.
‘’ Le pagne est une force. Il parle de nous, de nos ancêtres. Nous, on le fait parler au monde entier, mais en langage moderne. Le pagne traditionnel n’est pas qu’un vêtement folklorique. Il a toute sa place dans une industrie de la mode moderne, compétitive, qui respecte ses racines. C’est aussi raviver la flamme de l’artisanat, en danger face à la production industrielle. Le tissu ne ment pas. Il parle, il transmet, il inspire. Et aujourd’hui plus que jamais, il défile en première ligne ’’ dit-elle.
Quant à Ouli Pat, la styliste et entrepreneure sociale, elle est bien plus qu’une créatrice. C’est une militante culturelle. Elle redonne vie au pagne tissé Wê, longtemps marginalisé, en le plaçant au centre de créations hautement symboliques. Son showrom de couture, Oulipat Création, est un carrefour entre tradition et innovation. Elle conçoit des robes de cérémonie, des costumes modernes et même des accessoires à partir de pagnes tissés ivoiriens, avec une rigueur artisanale et un goût prononcé pour l’esthétique africaine.
‘’ Le tissu raconte l’histoire de notre peuple. Mon rôle est de lui donner une nouvelle vie, une nouvelle voix ‘’ confie-t-elle. A travers son festival Yôrôdéhé, elle célèbre chaque année les savoir-faire locaux, tout en formant des jeunes aux métiers de la mode.
Ces créateurs démontrent que la mode ivoirienne ne se contente plus d’imiter les standards mondiaux. Elle les réinvente à partir de ses propres racines pour montrer que la révolution textile est en marche, portée par des talents qui savent allier authenticité, audace et innovation. La preuve, ces créations occupent une place de choix dans bon nombre de garde-robes.
Une visibilité mondiale croissante
La mode ivoirienne séduit au-delà des frontières. De New York à Paris, en passant par Lagos et Johannesburg, les créateurs ivoiriens participent à des défilés prestigieux. Des célébrités comme Beyoncé ou Issa Rae ont porté des pièces confectionnées en bogolan ou pagne tissé, valorisant ainsi la beauté de ces tissus ancestraux dans l’espace global.

Aujourd’hui, les plateformes de vente en ligne et les réseaux sociaux ne passent pas un jour sans offrir une vitrine mondiale aux créateurs qui, en quelques clics, peuvent faire voyager le pagne tissé des différentes régions de la Côte d’Ivoire, d’Abobo à Tokyo.
En revisitant les étoffes du passé pour écrire la mode de demain, la jeunesse ivoirienne prouve qu’elle sait conjuguer mémoire et modernité, tradition et innovation. Ces tissus ne sont plus de simples éléments vestimentaires. Ils deviennent des manifestes identitaires, des supports de fierté et des leviers économiques puissants.
Florence EDIE
Malgré cet engouement, des défis subsistent
La rareté de certains savoir-faire artisanaux, menacés par la modernisation ; Le manque d’infrastructures de production locales ; L’absence de soutien institutionnel structuré pour la mode ivoirienne ; La contrefaçon de tissus traditionnels à bas coût, en provenance d’Asie.
La valorisation durable des étoffes passe donc par une transmission intergénérationnelle, la formation des jeunes artisans, et une politique culturelle ambitieuse, capable de faire de la mode un secteur stratégique au même titre que l’agriculture ou l’énergie.
F.EDIE
Quand la mode devient militante
La valorisation des tissus traditionnels ne répond pas seulement à une tendance esthétique. Elle s’inscrit dans une logique de consommation responsable, de décolonisation culturelle et de promotion de l’artisanat local. Des collectifs comme Nio Far, des plateformes comme Afrikrea, et des événements comme Abidjan Fashion Week promeuvent une mode africaine authentique, inclusive et éthique.
Raison pour laquelle, les créateurs misent sur la fabrication artisanale en petite série, travaillant directement avec les tisserands dans les villages. Il ne s’agit pas de copier l’occident, mais de réinventer notre propre esthétique en partant de nos racines.
F.EDIE