Liliane Kpazara : « De la charité à la dignité, nous réinventons la solidarité au féminin »

. Une combattante qui transforme l’urgence en opportunités durables

Experte en genre et présidente fondatrice de l’ong « Cœur Glorieux », Liliane Kpazara fait de la solidarité un engagement de terrain. Depuis plusieurs années, elle intervient auprès des femmes vulnérables, des enfants, des personnes malades et des communautés en difficulté. Kits scolaires, soutien aux familles, accès aux soins, autonomisation économique, sensibilisation au cancer du sein et protection de l’environnement : son organisation revendique aujourd’hui plus de 14 000 bénéficiaires. Mais derrière les dons et les actions d’urgence, une ambition se dessine : faire évoluer la solidarité vers des solutions durables. Dans cet entretien, Liliane Kpazara revient sur son parcours, les visages qui marquent son engagement, les limites de l’aide sociale et sa vision d’un « Cœur Glorieux » davantage tourné vers le développement communautaire.

Quel est le véritable déclic qui vous pousse à transformer votre sensibilité aux difficultés des autres en engagement organisé ?                                             

Le déclic vient des réalités auxquelles je suis confrontée sur le terrain. Au contact de familles en difficulté, de femmes vulnérables et d’enfants confrontés à des situations éprouvantes, je comprends que la compassion, à elle seule, ne suffit pas.

Ces rencontres me touchent profondément et me convainquent qu’il faut agir de manière plus concrète et structurée. C’est ainsi que naît la volonté de transformer cette sensibilité en engagement durable, avec une ambition simple : apporter du réconfort, redonner de l’espoir et contribuer, à notre niveau, à améliorer réellement la vie des personnes vulnérables.

Pourquoi choisissez-vous « Cœur Glorieux » comme nom pour votre ong ?                                  

« Cœur Glorieux » traduit d’abord une conviction : toute action véritablement tournée vers les autres doit partir du cœur. Le nom reflète également ma foi et ma conception de la solidarité, fondée sur l’amour du prochain, la compassion et le respect de la dignité humaine.

Le « Cœur » représente cette sensibilité qui nous empêche de rester indifférents devant la souffrance. « Glorieux » évoque, pour moi, l’espérance et la lumière que nous pouvons contribuer à faire renaître dans la vie d’une personne. Notre ambition est donc de transformer la compassion en actions concrètes.

Lorsque vous commencez, imaginez-vous que « Cœur Glorieux » touche un jour plus de 14 000 bénéficiaires ?                                                                                        

Non. Au départ, notre seule ambition est d’apporter le sourire là où il a disparu. Nous ne mesurons pas encore jusqu’où cet engagement peut nous conduire.

Aujourd’hui, savoir que nos actions bénéficient à plus de 14 000 personnes est une grande satisfaction, mais c’est surtout une responsabilité. Derrière ce chiffre, il y a des femmes, des enfants, des familles, des malades et des communautés avec des histoires différentes.

Cette progression nous oblige à mieux structurer notre action et à rechercher davantage de partenariats.

Comment identifiez-vous les personnes qui ont réellement besoin d’aide ?

Nous partons des réalités du terrain. L’identification se fait à travers l’écoute, l’observation et, lorsque cela est possible, la vérification des besoins auprès de l’entourage ou des relais communautaires.

Nous tenons compte du degré de vulnérabilité, de l’urgence et de nos capacités d’intervention. Nous accordons une attention particulière aux enfants, aux femmes en situation de précarité, aux personnes malades ou isolées et aux familles confrontées à des difficultés importantes.

Pour les projets d’autonomisation des femmes, nous réalisons également un diagnostic afin d’identifier leurs besoins réels avant de proposer une réponse.

Parmi toutes vos interventions, quelle action incarne le mieux l’esprit de « Cœur Glorieux « ?                            

Les actions de proximité. Aller vers les personnes, les écouter, comprendre leurs difficultés et apporter une réponse concrète représente pleinement notre vision.

Mais je dirais surtout que notre engagement se mesure à notre capacité à ne pas considérer une personne uniquement comme un bénéficiaire. Nous voulons qu’elle se sente écoutée, respectée et considérée.

C’est cela, pour moi, l’esprit de « Cœur Glorieux » : agir avec le cœur, mais aussi avec responsabilité et discernement.

Vous accompagnez des enfants à travers des distributions de kits scolaires. Pourquoi un simple cartable peut-il être aussi important ?                             

Parce qu’un cartable représente bien plus qu’un objet matériel. Pour une famille vulnérable, les dépenses de rentrée peuvent être lourdes. Pour l’enfant, recevoir ses fournitures signifie pouvoir commencer l’année dans de meilleures conditions, avec davantage de confiance.

Nous intervenons notamment auprès des élèves de la Fondation Djigui à Grand-Bassam, à Agbaou dans la commune d’Alépé, à l’EPP Gbinzo 1 à Niellé, auprès des enfants défavorisés suivis par la communauté de la Pierre vivante et de la louange, ainsi qu’à l’EPP de Mangboebly à Facobly.

Derrière chaque kit, notre message est simple : « Tu as ta place à l’école. Nous croyons en toi et en ton avenir. »

Pouvez-vous raconter une histoire qui vous convainc particulièrement de l’impact de votre engagement ?                                                                                

Je pense à un jeune homme que nous rencontrons au début de nos actions. Il bénéficie d’une bourse pour poursuivre ses études en Inde, mais il ne peut pas voyager faute de moyens financiers. Il obtient déjà cette bourse à plusieurs reprises sans pouvoir concrétiser son projet.

Orphelin et issu d’une famille modeste, il nous demande de l’aider à financer son billet d’avion. Nous décidons de l’accompagner.

Il poursuit finalement ses études avec succès, obtient plusieurs prix et diplômes et prépare aujourd’hui un doctorat dans un autre pays.

Cette histoire nous marque beaucoup. Elle montre que les difficultés financières peuvent parfois empêcher une personne talentueuse de réaliser son potentiel. Une aide au bon moment peut changer une trajectoire.

Comment mésurez-vous un impact qui ne se résume pas au nombre de kits distribués ou de personnes assistées ?                                                                                      

La dignité et l’espoir ne se mesurent pas aussi facilement qu’un chiffre. Ils se voient dans les changements qui apparaissent après notre intervention : un enfant qui retrouve l’envie d’aller à l’école, une femme qui reprend confiance, une personne malade qui se sent moins seule ou un bénéficiaire qui commence à faire des projets.

Les témoignages, les nouvelles que nous recevons et parfois simplement un regard ou un sourire sont aussi des indicateurs.

Notre réussite ne se résume donc pas à ce que nous donnons. Elle se mesure à ce que notre intervention permet de faire renaître chez l’autre : la confiance, la dignité et l’espoir.

Vous êtes parfois confrontée à des situations auxquelles vos moyens ne permettent pas de répondre. Comment vivez-vous ces moments ?

C’est probablement l’une des situations les plus difficiles. Il est douloureux d’être face à une personne qui place son espoir en vous et de savoir que vous ne pouvez pas répondre à l’ensemble de ses besoins.

Il m’arrive de quitter le terrain avec mes équipes profondément bouleversée. Mais ces situations m’apprennent une chose : ne pas pouvoir tout faire ne signifie pas que l’on ne peut rien faire.

Nous pouvons écouter, orienter, apporter une aide partielle ou rechercher d’autres partenaires. Cela nous rappelle aussi que l’action sociale ne peut pas être portée seule. Elle nécessite une véritable solidarité entre acteurs.

Après plusieurs années de terrain, qu’est-ce que les personnes vulnérables vous apprennent ?

Elles m’apprennent la résilience, l’humilité et la gratitude. Au départ, je pense surtout à ce que nous pouvons leur apporter. Avec le temps, je comprends qu’elles nous donnent également de véritables leçons de vie.

Je rencontre des personnes qui disposent de très peu, mais qui manifestent une profonde gratitude pour une écoute ou un geste simple. J’apprends surtout à ne jamais réduire quelqu’un à sa pauvreté, à sa maladie ou à sa vulnérabilité.

Derrière chaque situation difficile, il y a une personne, une histoire, des capacités et parfois une extraordinaire volonté de se relever.

Vous insistez beaucoup sur le passage de l’assistance à l’autonomisation. Pourquoi cette évolution devient-elle une priorité ?                                              

Parce qu’une aide ponctuelle peut soulager une situation sans nécessairement la transformer. Donner des vivres, un kit ou une aide financière peut être indispensable dans l’urgence. Mais notre ambition est désormais de créer les conditions permettant aux bénéficiaires de retrouver progressivement leur capacité à subvenir à leurs besoins.

Pour les femmes, cela passe par les activités génératrices de revenus, la formation, l’entrepreneuriat, l’accès aux équipements et, lorsque les ressources le permettent, un appui au démarrage.

Notre objectif est clair : transformer progressivement l’aide en opportunité, puis l’opportunité en autonomie.

Concrètement, comment accompagnez-vous une femme pour qu’elle devienne actrice de son propre développement ? Nous commençons par comprendre sa situation et ses besoins. Ensuite, nous cherchons à identifier les compétences ou les activités qui peuvent lui permettre de générer des revenus.

En 2025, à Doukouyo, dans la région de Gagnoa, nous remettons aux femmes un tricycle et une broyeuse de manioc afin de faciliter leurs activités, d’améliorer leur capacité de production et de renforcer leurs revenus.

Nous travaillons également à reproduire cette approche avec la coopérative AYIKA du village de Bacon, à Alépé, à travers un projet économique collectif.

L’objectif n’est pas seulement de donner un équipement. Il faut aussi renforcer les capacités en matière d’organisation, de gestion et de développement de l’activité.

Quelles sont, selon votre expérience, les principales barrières qui empêchent les femmes de sortir durablement de la précarité ?

La précarité des femmes ne résulte pas uniquement d’un manque de revenus. Plusieurs vulnérabilités se renforcent.

Il y a le faible accès à l’éducation et à la formation, le manque d’opportunités économiques, l’accès limité au financement, la dépendance financière, la surcharge des responsabilités familiales et certaines pesanteurs socioculturelles.

Il existe également ce que j’appelle le « plafond de verre », cette barrière invisible qui peut conduire certaines femmes à penser qu’elles ne peuvent pas franchir certaines limites.

C’est pourquoi l’autonomisation doit agir à plusieurs niveaux : compétences, confiance en soi, financement, accompagnement et accès aux opportunités.

Vous accompagnez 41 enfants souffrant de malnutrition à Yopougon Kouté. Que vous apprend cette expérience ?                                                                       

Cette intervention, menée en décembre 2024 avec l’appui du centre de santé Saint-Laurent, nous marque profondément.

Nous rencontrons des enfants fragilisés par la malnutrition et des parents parfois démunis face à la souffrance de leurs enfants. Nous apportons des kits alimentaires et médicaux adaptés.

Mais cette expérience nous rappelle surtout qu’une personne vulnérable ne doit jamais être réduite à son problème.

Nous comprenons que notre mission ne consiste pas uniquement à donner. Il faut aussi être présent, écouter et redonner à la personne le sentiment qu’elle compte.

Vous soutenez également le Camp Zoé. Pourquoi cette action vous marque-t-elle ?

Parce que nous découvrons des jeunes confrontés à l’addiction, mais aussi capables de se reconstruire lorsqu’un accompagnement adapté leur est offert.

Ce qui nous frappe, c’est de voir au-delà de leur vulnérabilité. Ils ne sont pas uniquement des jeunes en difficulté. Ce sont des personnes qui ont encore des capacités, des rêves et une possibilité de reconstruire leur vie.

Notre soutien au Camp Zoé en décembre 2025 s’inscrit dans cette conviction : une personne ne doit jamais être enfermée dans l’étiquette de son passé ou de sa difficulté.

Pourquoi inscrivez-vous la lutte contre le cancer du sein dans les actions de Cœur Glorieux ?

Parce que la santé des femmes est indissociable de leur bien-être et de leur autonomisation.

Selon les données de GLOBOCAN 2022 que nous utilisons dans le cadre de nos actions, la Côte d’Ivoire enregistre 3 869 nouveaux cas de cancer du sein et 2 092 décès. Ces chiffres montrent l’importance de renforcer l’information et l’accès aux services de santé.

Nous voulons donc inscrire Cœur Glorieux dans cette dynamique, notamment en allant vers les femmes vivant en milieu rural.

Pourquoi choisissez-vous M’Brimbo, dans la zone de Tiassalé, pour vos actions d’ ’’Octobre Rose’’ ? Parce que les campagnes de sensibilisation ne doivent pas rester concentrées dans les grandes villes.

En milieu rural, l’éloignement géographique, la circulation limitée de l’information et les difficultés d’accès aux services de santé peuvent constituer des obstacles supplémentaires.

À M’Brimbo, notre objectif est donc de rapprocher l’information des femmes, de créer un espace d’échanges et de les encourager à consulter les professionnels de santé.

Des activités de dépistage sont également prévues dans le cadre de cette initiative.

Sur le terrain, qu’est-ce qui freine le plus les femmes face au dépistage du cancer du sein ?                                      

Les obstacles sont multiples et souvent liés : manque d’information, peur du diagnostic, coût des examens, éloignement des structures de santé et certains préjugés.

Nous rencontrons également des femmes qui attendent l’apparition de symptômes avant de consulter.

C’est pourquoi nous devons travailler à la fois sur l’information, l’orientation et l’accès aux services. Sensibiliser une femme sans lui donner la possibilité d’accéder ensuite aux soins crée une limite importante.

Quel message voulez-vous transmettre aux femmes au-delà du traditionnel « dépistez-vous » ?                        

Nous voulons leur dire que prendre soin de sa santé n’est ni un luxe ni un acte égoïste.

Il faut pouvoir parler de sa santé, poser des questions, rechercher une information fiable et consulter lorsqu’on en a besoin, sans honte ni culpabilité.

Nous voulons également libérer la parole autour du cancer du sein et encourager la solidarité entre femmes.

Notre message est finalement un message d’espoir : aucune femme ne devrait rester seule face à la maladie ou à la peur de la maladie.

Peut-on réellement changer les comportements si une femme sensibilisée n’a pas les moyens d’accéder au dépistage ou aux soins ?

C’est tout le paradoxe. Sensibiliser est indispensable, mais cela ne suffit pas.

Il faut également travailler sur l’orientation, l’accessibilité et les barrières financières. C’est pourquoi nous voulons renforcer les partenariats afin de rapprocher l’information des services et, autant que possible, accompagner les femmes les plus vulnérables.

Pour nous, sensibiliser, c’est informer ; accompagner, c’est donner réellement les moyens d’agir.

Quel est aujourd’hui le principal obstacle auquel « Cœur Glorieux » est confronté ?

La mobilisation de ressources financières et de partenariats durables.

Les besoins sont nombreux alors que nos moyens restent limités. Nous devons donc souvent faire des choix.

Notre ambition est désormais de fédérer davantage de partenaires pour passer progressivement de projets ponctuels à des programmes structurants, notamment dans l’autonomisation des femmes, l’éducation et la santé.

Comment garantissez-vous la transparence dans la gestion des dons et des ressources ?                                      La transparence repose chez nous sur la gestion participative et la redevabilité.

Chaque année, notre programme d’activités est examiné et adopté en Assemblée générale, puis nous réalisons un reporting des activités et des ressources mobilisées à la fin de l’exercice.

Le rapport d’activités est présenté aux instances de l’organisation pour examen et validation.

Pour nous, la confiance des membres, des donateurs et des partenaires repose sur trois principes : transparence, redevabilité et régularité du reporting.

Vous commencez également à investir la question environnementale. Pourquoi ?                                               

Parce que le développement communautaire ne peut pas être dissocié de l’environnement.

Le 15 mai 2026, en collaboration avec le CIAPOL, nous sensibilisons plus de 70 femmes à une meilleure gestion des déchets plastiques.

Nous voulons étendre progressivement cette initiative à d’autres régions. Les femmes jouent un rôle central dans la gestion quotidienne des ménages et peuvent donc être des relais importants pour faire évoluer les comportements au sein des familles et des communautés.

Une prochaine étape est prévue à Port-Bouët au mois de novembre, en collaboration avec les autorités municipales.

Si vous disposez demain de moyens beaucoup plus importants, quel est votre premier grand projet ? Notre priorité est de déployer un vaste programme d’autonomisation économique des femmes vulnérables, particulièrement en milieu rural.

Nous souhaitons créer et équiper des groupements de femmes autour d’activités génératrices de revenus, tout en renforçant leurs compétences en gestion, entrepreneuriat et éducation financière.

Dans une première phase, nous ambitionnons d’accompagner au moins 500 femmes, avec un impact indirect sur leurs enfants et leurs familles.

À terme, nous voulons faire de ‘’Cœur Glorieux’’ un véritable acteur du développement communautaire.

Si vous devez retenir une seule action, une seule histoire et un seul résultat pour résumer votre engagement, lesquels choisissez-vous ?

Je retiens l’action menée à Doukouyo, où nous accompagnons les femmes avec un tricycle et des équipements de transformation du manioc, tout en contribuant à l’amélioration des équipements de la maternité.

Pour l’histoire, je choisis celle des enfants rencontrés au fil de nos actions. Chaque sourire après la remise d’un kit scolaire nous rappelle qu’un cartable peut représenter beaucoup plus qu’un don : il peut être un encouragement à poursuivre ses études et à croire en son avenir.

Et pour le résultat, je retiens notre capacité à agir sur plusieurs dimensions du développement humain : permettre à une femme de produire et de gagner en autonomie, faciliter l’accès aux soins, aider un enfant à poursuivre sa scolarité et accompagner les communautés vers des comportements plus responsables.

C’est cette transformation que nous voulons poursuivre : ne pas seulement répondre à l’urgence, mais créer les conditions d’un changement durable.

Un dernier mot ?                                                                               Je voudrais remercier les membres de ‘’Cœur Glorieux ‘’pour leur disponibilité, leur engagement et les sacrifices consentis au quotidien.

Je remercie également nos partenaires, nos donateurs et toutes les personnes de bonne volonté qui nous font confiance.

Aujourd’hui, nous démontrons que, même avec des moyens limités, il est possible d’agir concrètement sur le terrain. Mais nous voulons changer d’échelle.

J’adresse donc un appel aux autorités, aux collectivités, au secteur privé et aux partenaires au développement : renforçons les synergies autour des initiatives communautaires. Avec davantage de partenariats, nous pourrons toucher plus de bénéficiaires et surtout construire des solutions plus durables.

Interview réalisée par Florence EDIE

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