Tchimou Emmanuelle D. (Gérontologue ) : « Les personnes âgées ne sont pas un poids, mais une richesse »

La gériatrie (médecine des personnes âgées) et la gérontologie (étude globale du vieillissement) occupent encore une place très marginale dans les formations médicales et paramédicales. Dans notre  perpétuelle quête d’informer au mieux nos lecteurs, nous avons rencontré Tchimou Emmanuelle Deborah ( gérontologue ). Dans l’interview qui suit, elle entraîne le lecteur dans l’univers, a tout le mystérieux des personnes du 3e âge. Entretien.

Concrètement, quel est votre rôle dans le domaine de la santé  et de la prise en charge des personnes âgées ?

 La gérontologie est la science qui étudie le vieillissement sous toutes ses dimensions : biologiques, psychologiques, sociales, économiques et culturelles.

Elle ne se limite pas à la médecine. Vu que c’est une discipline pluridisciplinaire qui cherche à mieux comprendre le processus du vieillissement pour améliorer la qualité de vie des personnes âgées. Elle comprend les enjeux du vieillissement qui permet de mieux accompagner les aînés, prévenir la dépendance et favoriser un vieillissement actif, digne et en bonne santé.Notre rôle dans la prise en charge des personnes âgées est de permettre aux personnes âgées d’aboutir à un vieillissement épanoui. Qu’elles ne se sentent pas délaissées afin de jouir de leur vieillesse en lui apportant assistance sur le volet social. Comprendre comment elles mangent,  vivent dans leur environnement ainsi que leurs  relations avec leur  famille etc.

Qu’est-ce qui vous a personnellement motivé à vous engager pour le bien-être des personnes du troisième âge ?

Ce qui m’a motivé à m’engager  pour 

 le bien- être de la personne âgée, c’est parce que j’ai constaté qu’elle 

est vulnérable, fragile et surtout marginalisée. On a tendance à ne pas prêter attention au besoin des personnes âgées. Je me suis dis, moi aussi, je vais vieillir, nous allons tous vieillir mais il faut qu’il y est une assistance dédiée à la personne âgée afin qu’elle puisse jouir de sa vieillesse. Les personnes âgées ont accumulé une grande expérience de vie. S’engager pour leur bien-être, c’est reconnaître leur contribution à l’essor de la société. Pour ce faire, elle ont droit a   une vieillesse digne.

Comment avez-vous vu évoluer les besoins et les attentes des seniors ces dix dernières années ?

Ces dix dernières années, et même maintenant, l’on constate que les besoins et attentes des personnes âgées,  sont l’affection et l’épanouissement. Elles veulent  jouir de leur vieillesse avec leurs petits enfants et leurs enfants. 

Et surtout être en bonne santé afin d’aboutir à un bon vieillissement.

Quels sont les problèmes de santé les plus fréquents chez les personnes du troisième âge ?

Les problèmes de santé les plus fréquents chez les personnes du troisième âge, sont entre autres, la maladie d’Alzheimer et autres démences tels les  Accidents vasculaires Cérébraux(AVC),Parkinson, l’hypertension artérielle, le diabète, les troubls musculo-squelettiques, sensoriels, la mobilité réduite et les chutes.

Quel est, selon vous, l’état actuel de la prise en charge médicale et sociale des personnes âgées en Côte d’Ivoire ?

En Côte d’Ivoire, il n’y a pas une structure médicale dédiée aux personnes âgées. C’est vrai qu’il y’a la  Couverture Maladie Universelle (CMU), mais cela ne suffit pas a permettre à la personne âgée d’avoir un vieillissement épanoui. Il faut savoir aussi que tout n’est pas que médicament, il y a aussi leur envie. Au niveau social, la plupart des personnes âgées à la retraite ou pas vivent en famille ou ils sont au village avec des aidants que leur famille a mis à leur  disposition.

Quelles sont les principales urgences ou négligences que vous observez dans leur suivi quotidien ?

Dans leur suivi quotidien, il y’a un manque d’affection a leur égard, la non estime de soi. J’explique. Une personne,lorsqu’elle vieillit ,elle redevient comment un enfant. Elle a des envies comme tout être humain. Mais on a tendance à voir que les personnes qui doivent favoriser leur épanouissement les  empêche de faire ce que la personne âgée veut. Toute chose qui a pour conséquence, un ressentiment chez la personne âgée qui pense qu’elle est seule, délaissée, ce qui peut conduire à une dépression. 

Comment vivez-vous, la relation entre générations dans la société ivoirienne actuelle ? La solidarité familiale est-elle toujours un pilier fiable ?

Oui, mais avec des limites .La solidarité familiale reste un pilier fondamental, notamment pour la prise en charge des personnes âgées, dans un contexte où les systèmes publics de protection sociale sont encore insuffisants.

Le système de santé,est-il adapté aux pathologies chroniques liées à l’âge (Alzheimer, diabète, AVC, mobilité réduite, etc.) ?

Non. Le  système n’est pas adapté aux pathologies chroniques liées à l’âge dans la mesure où il y’a une insuffisance de gériatre et de gérontologue. C’est vrai qu’il existe des CHU qui disposent de services de gériatrie ou de médecine interne qui prennent en charge les maladies chroniques. Mais il y’a un manque de spécialistes gérontologique  et gériatrique  en Côte d’Ivoire.

Rencontrez-vous des difficultés en termes de personnel formé, de matériel, ou d’infrastructures adaptées ?

Oui. Effectivement, il y’a vraiment une insuffisance d’infrastructures dédiées à la prise en charge des personnes âgées. C’est vrai, il existe la CGRAE qui s’occupe des pensions de retraite mais et la santé des personnes âgées qui s’en occupe?  Il n’ya pas de personnel gérontologique et gériatrique pour évaluer la santé des personnes âgées. La Côte d’Ivoire n’est pas encore un pays à population vieillissante au sens démographique strict, mais elle est en transition. Il est urgent de préparer des politiques publiques pour faire face au vieillissement à venir, notamment dans la santé, les retraites et l’accompagnement social.

Quelle place accorde-t-on, à la gériatrie et à la gérontologie dans les formations médicales en Côte d’Ivoire ?

En Côte d’Ivoire, la gériatrie (médecine des personnes âgées) et la gérontologie (étude globale du vieillissement) occupent encore une place très marginale dans les formations médicales et paramédicales. 

Comment prévenir efficacement la dépendance chez les personnes âgées ?

Prévenir efficacement la dépendance chez les personnes âgées, signifie retarder au maximum la perte d’autonomie physique, mentale et sociale. Cela repose sur des actions précoces et continues, à la fois médicales, sociales et environnementales. C’est- à- dire,

faire un dépistage précoce et un suivi régulier, veiller a une alimentation équilibrée et a une hydratation, avoir une  activité physique régulière adaptée, une stimulation cognitive et sociale, une adaptation du domicile ainsi qu’une  bonne gestion des médicaments avec une implication de la famille et des soignants

Que faudrait-il changer dans notre perception du vieillissement pour mieux accompagner nos aînés ?

Pour mieux changer la perception du vieillissement afin de mieux les accompagner, il faut mettre en avant  le  bien-être global (logement, lien social, culture), le droit à l’autonomie et à la dignité sans oublier  une approche humaniste, pas seulement technique.

Quelles politiques publiques ou initiatives communautaires devraient être renforcées en priorité ?

Pour mieux accompagner les personnes âgées en Côte d’Ivoire, les politiques publiques et initiatives communautaires à renforcer en priorité doivent répondre à trois urgences : la santé, la sécurité économique et la cohésion sociale. 

Comment impliquer davantage la jeunesse dans les questions liées au vieillissement ?

Pour impliquer davantage la jeunesse dans les questions liées au vieillissement, il faut créer des ponts intergénérationnels concrets et durables à travers des actions éducatives, sociales, culturelles et institutionnelles. Pour ce faire, il faut utiliser le numérique et des réseaux sociaux. Pour mener des campagnes digitales créées par des jeunes pour promouvoir une image positive du vieillissement sans oublier la création de contenu sur TikTok, YouTube, Instagram : vidéos d’échange, témoignages, défis intergénérationnels. A cela, il faut ajouter les applications mobiles pour faciliter les échanges entre jeunes et seniors (ex : mentorat, entraide, conversations hebdomadaires).

Quel mécanisme, doit-on mettre en place pour améliorer la vie des personnes âgées en Côte d’Ivoire ?

Pour améliorer durablement la vie des personnes âgées en Côte d’Ivoire, il  est impératif de mettre en place un mécanisme intégré et multisectoriel, combinant aspects sociaux, économiques, sanitaires et culturels. Par exemple, un mécanisme intégré d’accompagnement des personnes âgées en Côte d’Ivoire, la création de centres communautaires pour personnes âgées dont l’objectif est de rompre avec  l’isolement, encourager la vie sociale, favoriser le bien-être psychologique. Tout en créant des services liés aux  activités récréatives, encourageant le suivi psychologique, en créant des  clubs de santé,  en organisant des repas communautaires avec bien sûr, le concours d’un personnel de travailleurs sociaux, animateurs, infirmiers, psychologues.

Avez-vous été marqué(e) par un témoignage ou une situation qui résume l’injustice ou, au contraire, la beauté de vieillir ?

J’ai été marquée par ces deux cas.

J’ai eu à voir la beauté de vieillir lorsque je prenais soin de ma grande mère. J’ai vu à quel point, elle était heureuse de voir sa petite fille s’occuper d’elle malgré son incapacité physique et ça, j’étais encore en année de  licence.

Le deuxième cas, j’étais  en stage et j’ai vu que la fille de cette personne âgée se mettait à crier sur elle parce qu’elle a eu à faire ses besoins sur elle. J’ai été choquée de voir cela. Et après j’ai approché la fille en lui expliquant clairement ce qu’il faut faire et ne pas faire.

Qu’est-ce que les personnes âgées vous apprennent au quotidien sur la vie, le temps, ou la résilience ?

De mon expérience, les personnes âgées nous transmettent, par leur vécu, des leçons précieuses sur la vie, le temps et la résilience. Elles  nous apprennent à apprécier ce que l’on a, même dans les moments difficiles. Il faut ajouter a tout cela, l’espoir malgré tout.Le  calme face aux difficultés montre que l’expérience permet souvent de relativiser et de trouver du sens même dans l’adversité.

Quels sont les signes de dignité qu’une société devrait toujours offrir à ses aînés, même dans la précarité ?

Les signes de dignité qu’une société devrait toujours offrir à ses aînés, même dans la précarité sont entre autres, le respect de leur parole et de leur expérience, la reconnaissance de leur valeur humaine, indépendamment de leur utilité, un cadre de vie sûr et digne, la protection contre l’exclusion et la maltraitance, la présence humaine, l’affection et  les liens sociaux.

Quel mécanisme, mettriez-vous en place pour améliorer la vie des personnes âgées en Côte d’Ivoire sii vous aviez carte blanche

?

Si j’avais carte blanche pour améliorer la vie des personnes âgées en Côte d’Ivoire, je mettrais en place un plan global, réaliste, et humain, axé sur la dignité, la santé, l’autonomie et l’inclusion sociale. 

Quel message souhaitez-vous adresser ?

Aux familles, je dirais que nos grands-parents, nos anciens,

 sont ceux-la-meme qui ont bâti, aimé, et transmis. Ils portent en eux,les souvenirs, les valeurs et les fondations de nos vies. Aujourd’hui, ils ont besoin de notre présence, de notre écoute, de notre respect.

Pas seulement, lors des grandes occasions, mais au quotidien, Une visite, un appel, un regard tendre.

Ce sont parfois, ces petites choses qui redonnent de la lumière à leurs journées. Ne les laissons pas seuls face à la vieillesse. Entourons-les de chaleur, de dignité, de patience. Car aimer nos aînés, c’est aussi honorer ce que nous sommes. Un jour, nous serons à leur place. Ce que nous leur offrons aujourd’hui, c’est l’héritage que nous construisons pour demain. Aux décideurs, je dirais que nos aînés ne sont pas un poids, mais une richesse. Ils portent la mémoire, la sagesse et l’histoire de notre société. Il est urgent de repenser nos politiques pour les accompagner avec dignité, respect et humanité. Parce qu’investir dans le bien vieillir, c’est investir dans l’avenir de tous. Aux jeunes générations, simplement de ne pas les marginaliser. Il faut leur offrir votre temps comme ils ont offert le leur pour construire le monde que vous habitez aujourd’hui. Vieillir, n’est pas une faiblesse, c’est un privilège. Et honorer nos aînés, c’est préparer notre propre avenir avec dignité.

Quant aux personnes âgées elles-mêmes, je les rassure que leur santé est un trésor. Elles méritent toute notre attention, notre tendresse et notre vigilance. Je leur demandé de prendre  soin de  leur corps chaque jour  avec douceur. Et surtout d’ecoutez  leur corps, en ne négligeant   pas les signaux qu’il leur envoie. Également de restez actifs selon leurs capacités, de manger sainement, de se  reposer et de s’entourern de ceux qui  les aiment. Parce que leur  bien-être est aussi important que celui de n’importe quelle autre personne. 

Interview réalisée par Florence EDIE

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