Reportage/ Kongofon : Le chemin de ‘’croix’’ des petits écoliers

Le long de ce chemin poussiéreux, les pas tracent le récit silencieux d’une enfance marquée par l’endurance et la force intérieure

Chaque matin à Kongofon, des enfants dont l’âge varie entre 6 et 12 ans s’engagent sur un ruban de poussière. Trois kilomètres à pied, aller simple, entre fatigue, serpents et périls imprévus, pour atteindre l’école la plus proche du village.  Leur seul espoir : apprendre. Les parents, impuissants, vivent dans l’angoisse, incapables de protéger leurs enfants. Ici, l’éducation est un combat quotidien, et chaque pas une conquête vers l’avenir. Reportage.   

Vendredi 12 septembre 2025. Il est 5 heures du matin. Nous quittons la commune de Cocody-Angré pour Kongofon, un village situé à environ 30 km d’Abidjan et à 9 km de la sous-préfecture de Brofodoumé, dans le District des Lagunes, au sud de la Côte d’Ivoire.

L’aube peine à percer la nuit . L’air frais transporte le silence d’un village endormi. Mais ici, la journée scolaire commence bien avant le lever du soleil. Sur la piste rougeâtre et cahoteuse qui relie le village à l’école, nous croisons Gérard Yapo, un fils du village, pressé, et  portant un sac en bandoulière sur l’épaule. Visiblement affairé, il accepte pourtant de nous accompagner après quelques échanges, prêt à nous faire découvrir le chemin quotidien des enfants et le rythme de la vie à Kongofon.

Chemin faisant, des silhouettes émergent : des femmes portant seaux et enfants, les yeux encore bouffis de sommeil. Les hommes, eux, s’apprêtent pour le champ ou prennent la route vers la ville. Nous sommes là, debout dans une la cour. Celle d’Api Chantal Séka, une mère de trois écoliers. La lumière jaune d’une ampoule de son domicile dessine des ombres tremblantes sur les murs de terre. Ses mains, calleuses et douces à la fois, enfilent un uniforme kaki trop grand sur les épaules frêles de son fils aîné, Jonas, 8 ans. Le tissu tombe jusqu’aux genoux. Elle remonte la ceinture avec un bout de ficelle.  

« Il grandit trop vite ou les habits ne suivent pas », murmure-t-elle, la voix étranglée. Sur la natte, sa fille cadette, Api, 6 ans, se recroqueville, les yeux fermés, feignant de dormir.  « Api, Api, ma chérie, il faut y aller. ». La petite ouvre un œil, un œil noyé de sommeil, de peur et de résignation. Pas de petit-déjeuner. Pas de lait, pas de pain. Juste une pièce de 200 FCFA  pour le repas de midi.          

« Mon seul espoir, c’est qu’à l’école, ils mangent à la cantine au prix de 100 FCFA. Sinon, ils n’ont rien dans le ventre pour tenir jusqu’au soir.».  

Sa voix se brise. Ses doigts tremblent en nouant le lacet d’une sandale de son fils. Ce n’est pas un départ pour l’école. C’est un envoi au front.

Un trajet quotidien , entre joie, solidarité et persévérance

Il est 6h07. La piste rouge s’éveille. Sur le chemin rougeâtre et cahoteux reliant le village à l’école, nous décidons de faire la marche à leurs côtés. Ils avancent par groupes ou par affinité, ces petits marcheurs de l’aube. Vêtus de tenues scolaires, les garçons portent des chemises et des culottes kaki, tandis que les filles arborent des robes à petits carreaux, avec des nattes sur la tête ou coiffées à la manière des garçons.

Sur le chemin de l’école, la scène est à la fois joyeuse et pleine de défis. Certains élèves s’amusent, courent, rient et sautent par-dessus les flaques d’eau, tandis que d’autres avancent en silence, concentrés sur leur objectif. Sur le dos, ils portent des cartables ou des sacs de riz reconvertis en sacs d’école, se tenant parfois par la main pour s’entraider à franchir les passages difficiles. Ce trajet quotidien devient ainsi un mélange de jeu, de solidarité et de persévérance, révélant la détermination de ces enfants à ne pas manquer une seule journée de classe.           

Le long de ce chemin poussiéreux, les pas tracent le récit silencieux d’une enfance marquée par l’endurance et la force intérieure

Sur le chemin de l’école : courage et résilience

Devant nous, Nanan Rosine, 9 ans, élève en CE2, avance avec peine sur le chemin de l’école. Elle traîne le pied, comme si chaque pas lui coûtait. Intrigués, nous l’interrogeons. La fillette s’est blessée en courant un peu trop vite. Un parfum improvisé en guise de désinfectant lui arrache un cri : « Ça brûle, tata ! ». Pourtant, elle se redresse sans un mot, serre son sac contre elle et continue sa route, consciente que le retard pourrait lui valoir une punition.

Pour détourner son attention de la douleur, nous engageons la conversation. Nanan Rosine se confie avec une sincérité touchante : « Tata, j’arrive fatiguée à l’école. Souvent, je m’endors en classe. Parfois, je fais semblant d’être malade. Mes pieds me font trop mal. ». 
Chaque mot révèle la réalité d’un chemin quotidien semé d’obstacles, où la persévérance se mêle à la souffrance.  À ses côtés, sa jumelle, Nanan Rose, marche collée à elle, les yeux scrutant le bas-côté, prête à réagir à tout danger.  

Elle raconte à son tour : « Un matin, on a vu un serpent vert, long comme ça. On a couru. J’ai perdu ma chaussure. Je l’ai rattrapée après, mais j’ai pleuré tout le reste du chemin. ». Les sœurs jumelles avancent malgré la peur, la fatigue et les petites blessures, montrant la détermination silencieuse de milliers d’enfants sur les routes scolaires.                         

Sur ce sentier poussiéreux, chaque foulée raconte une histoire d’enfance, de courage et de résilience. Entre rires, pleurs et jeux, ces écoliers affrontent la douleur, la peur et la fatigue pour ne pas manquer une seule journée d’école. Leur trajet quotidien devient un récit poignant, où la volonté de grandir et d’apprendre se mesure à chaque pas sur le chemin de l’école.

Regards fatigués, concentration vacillante, le quotidien de ces écoliers.

À bout de souffle, à bout de force : le quotidien des écoliers fatigués

Ils arrivent en sueur, le visage rouge et les vêtements collés au corps. Les plus petits s’effondrent sur le seuil de la cour, la tête entre les genoux, haletants, comme si chaque pas avait vidé leurs forces. Les rires d’hier ont disparu, remplacés par des soupirs, des froissements de cartables et le bruit des chaussures qui traînent sur le sol poussiéreux.

Au milieu de cette fatigue palpable, Daouda, 12 ans, se distingue. Élève en classe de CM2, il reprend cette année la classe pour la troisième fois. L’an passé, de longues périodes de maladie l’ont empêché de terminer son année scolaire, le contraignant à recommencer. Ses pas sont lourds, chaque souffle semble une lutte. Lorsqu’il atteint la classe, il s’appuie contre le mur et ferme les yeux. 

« Ouf. Je n’ai plus la force. Le soir, je ne peux même pas ouvrir mes cahiers », nous dit-il, la voix tremblante.

À Kongofon, le chemin vers l’école est éprouvant pour tous les enfants, mais certains commencent à perdre courage. C’est le cas d’Herman Achi, 10 ans, élève en classe de CM1, qui rêve de devenir médecin. 

« Chaque fois que j’arrive en retard, le maître me punit. Alors, j’ai dit à ma maman que je ne voulais plus aller à l’école. Ce chemin me fatigue et je n’arrive pas à étudier correctement. Mes amis se moquent de moi parce que mes notes ne sont pas bonnes », confie le garçon, qui ne fréquente plus l’école.

À l’intérieur, la chaleur est écrasante et étouffante. Les pupitres grincent sous le poids des corps fatigués. La fatigue, invisible mais implacable, s’installe insidieusement, pesant sur les paupières, brouillant les leçons et volant les rêves.

Malgré la chaleur, la peur et la douleur, les écoliers s’accrochent à l’apprentissage.

Le maître parle de lettres. Les enfants hochent la tête, mais leurs yeux errent ailleurs. D’autres fixent le tableau sans le voir. Certains fixent le plafond, d’autres jouent avec un coin de leur ardoise, perdus dans leurs pensées. Pas par paresse. Par impossibilité. Chaque geste, chaque souffle, chaque soupir raconte la lutte de ces écoliers pour rester éveillés et apprendre, malgré la douleur, la peur et la chaleur qui étouffe la salle. Dans ce quotidien de sueur et de persévérance, l’enfance se mesure en courage et en résilience.       

Approché, le directeur Thomas Yapi nous explique qu’il ne sait quoi faire face à cette situation. Visiblement impuissant, il regarde, le cœur meurtri.

« Ils dorment en cours. Les exercices ne sont pas faits. Beaucoup tombent malades du paludisme, de déshydratation et disparaissent. Puis un jour, ils ne reviennent plus. Le décrochage n’est pas une statistique ici. C’est un enterrement silencieux d’avenirs (…) », dit-il.

Selon lui, à midi, les enfants errent dans la cour faute de salles de classe. Pas d’eau, pas de repos. Juste la poussière et la chaleur qui cuisent leurs rêves à petit feu. 

« Aujourd’hui, c’est un champ de bataille. Double vacation. Classes surpeuplées, sans manuels, sans ombre et une cantine qui laisse à désirer. Les enseignants ? Des héros sans armure » précise-t-il.

Les conséquences de cette situation se reflètent cruellement dans les résultats scolaires qui sont vraiment faibles. La fatigue chronique, les absences répétées, l’impossibilité de faire les devoirs, etc. tout concourt à plonger ces enfants dans un échec programmé. 

« L’espoir d’apprendre, qui les pousse encore à marcher chaque matin, s’effrite peu à peu sous le poids d’un système qui les oublie », admet le directeur sans détour.

Avant d’ajouter : « Nous recevons plus de 130 enfants de Kongofon dans notre établissement scolaire. Les résultats scolaires ? Vraiment faibles. Pas un euphémisme. Une sentence. L’échec n’est pas accidentel. Il est programmé. Conçu par l’indifférence. Scellé par le chemin. ».

Le taux d’abandon scolaire est alarmant. Beaucoup d’enfants décrochent en cours d’année scolaire, brisés par la fatigue physique et morale. Leur enfance, au lieu d’être faite de jeux et d’apprentissages joyeux, est volée par un chemin de croix quotidien entre leur village et l’école.     

Le directeur d’école,Thomas Yapi, témoin quotidien d’une réalité qu’il ne peut changer seul.

Chaque pas vers l’école, une épreuve pour les parents

À la maison, la vigilance des parents est constante.  Jean Christ Atsin, père de deux enfants, explique : « Nous nous levons à 5h30. Le plus petit (6 ans) est parfois sur le dos de ma femme pour atteindre l’école. Nous avons peur pour eux à chaque pas. Et sans maternelle, les bébés restent seuls ou chez des voisins. ».                                                     

 La fatigue et le stress des parents s’ajoutent au fardeau quotidien des enfants. Quant à Landry Akafou Yapo, vice-président de la jeunesse des onze villages de Brofodoumé et président des jeunes de Kongofon, il confirme la gravité de la situation.                                                       

« Il y a eu des accidents, des morsures de serpent, etc. Certains enfants tombent malades durant l’année scolaire, d’autres n’y vont plus après plusieurs repos maladie. Nous n’avons pas les moyens de les transporter. Une école avec maternelle et primaire changerait tout. Que les personnes de bonne volonté ou structures nous viennent en aide pour le bonheur des enfants, qui sont l’avenir de demain.».

Sous l’ombre d’un vieux manguier, Attobro Delphine Yapo, présidente des femmes du village, regarde au loin le sentier poussiéreux qu’empruntent chaque matin les enfants du village. Sa voix trahit une inquiétude mêlée de résignation.

« Chaque jour est un combat. Nos enfants souffrent à cause de l’absence d’école ici. La plus proche est à 3 kilomètres. Imaginez des petits de 6 ou 7 ans contraints de parcourir cette distance seuls. Très souvent, après une ou deux journées, ils refusent d’y retourner », confie-t-elle. Autour d’elle, les mères acquiescent en silence, conscientes que l’avenir scolaire de leurs enfants se joue à la force de leurs petites jambes épuisées.

Le chef du village, Mondon Yapo, revient  sur l’historique de cette école. 

« Construite en 1957, elle fut un rêve communautaire de trois village : Akeikoi, Bangakoi et Kongofon pour permettre à leurs enfants d’aller à l’école. Pour la petite histoire,  pour éviter des conflits entre villages, un site a été choisi de commun accord afin de couper la poire en trois.  Malheureusement,  avec la croissance démographique  les infrastructures scolaires n’ont jamais suivi cette évolution. Aujourd’hui, l’école est devenue un symbole de résilience et de souffrance silencieuse pour nos enfants. » relate-t-il.

À chaque rentrée, ces parents renouent avec un combat difficile mais nécessaire.

Pour lui, ce trajet, répété jour après jour, pèse lourdement sur leur santé, leur concentration et, à terme, sur leur avenir. Son rêve, que son village ait une école pour le bonheur des écoliers et des parents. Sinon ils continueront de marcher. Pas parce qu’ils sont forts. Mais parce qu’ils n’ont pas le choix. Et tant que personne ne les soulèvera, l’école restera leur premier et dernier combat.

Florence EDIE, envoyée spéciale à Kongofon

Pas paresseux, simplement épuisés

Dans les villages reculés, l’école ne rime toujours pas avec apprentissage facile. Beaucoup d’enfants arrivent en classe après des heures de marche, de corvées ou de travail domestique. Gérard Koffi, psychologue, alerte sur les conséquences. 

«Quand vous êtes fatigué, vos neurotransmetteurs, ces messagers qui transmettent les signaux à votre cortex préfrontal, ne fonctionnent pas. Même les esprits les plus brillants ne peuvent rien faire si le cerveau est épuisé. » souligne-t-il. 

Cette fatigue chronique est souvent mal interprétée. « L’enseignant peut penser que l’enfant est paresseux ou difficile », déplore-t-il.

Mais avant d’être assis devant le tableau, il faut considérer ce qu’il a vécu toute la journée. Pour lui, la solution ne se limite pas aux méthodes pédagogiques classiques. Les enseignants doivent comprendre le vécu de leurs élèves, en attendant que chaque village ou hameau ait une école pour apprendre.  « Comprendre la fatigue des enfants, c’est leur donner une chance réelle d’apprendre et de s’épanouir », conclut le psychologue.

F.E

Trois kilomètres de trop pour apprendre

Chaque jour, les enfants de Kongofon parcourent 3 km pour atteindre l’école la plus proche. Certains élèves, âgés de 6 à 7 ans, affrontent ce chemin seuls, exposés à la fatigue, aux maladies et aux dangers de la piste. Aujourd’hui, un enfant sur trois abandonne après quelques jours ou semaines de marche, faute de structure scolaire dans le village, qui ne compte aucune école.       Face à cette situation, 100 % des parents expriment leur inquiétude pour la sécurité et l’avenir de leurs enfants.  « Construire une école à Kongofon, c’est offrir une enfance protégée et un avenir possible », appuie Yves Yapo, retraité.

F.E

Une école en sursis

L’école des trois villages de l’époque, construite  en 1957 suite à un idéal communautaire, est aujourd’hui un miroir brisé de l’éducation oubliée. Le bilan dressé par le directeur Thomas Yapi est sans appel. Des enfants sacrifiés sur l’autel de l’indifférence, des résultats en chute libre, et un avenir scolaire compromis pour toute une génération de Kongofon. En attendant une solution, une école dans le village, un car scolaire, un appui logistique, ces enfants continueront de marcher. Entre l’espoir d’apprendre et le poids d’un chemin qui les prive, chaque jour un peu plus, de leur enfance.

F.E

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