Derrière chaque toux prolongée, il y a souvent un silence . Celui de la honte, de la peur du rejet, de la méconnaissance. Pourtant, la tuberculose se soigne . Dans ce reportage, des malades guéris prennent la parole, racontent leur combat, et lancent un message à la société ivoirienne : il est temps de parler de la tuberculose, de la dépister tôt et de soutenir ceux qui luttent .
À Treichville, la vie après le silence
Il est 12 h 30, ce mercredi 6 mai 2026, à Arras‑1, Treichville. Le soleil tape sur les façades, les enfants jouent dans les ruelles, les femmes cuisinent. La scène ressemble à n’importe quel matin de quartier populaire. Derrière cette apparente normalité, un autre drame s’écrit, en silence, dans une chambre étouffante.
Krima Brou Mathias, 45 ans, père de deux enfants, ancien magasinier du Chu de Treichville, a été déclaré guéri de la tuberculose il y a plus de dix ans. Officiellement, le dossier est clos. Personnellement, rien n’est terminé. La maladie ne lui a pas seulement volé la santé : elle lui a pris l’ouïe, la confiance et une partie de sa place dans la société.

Victime de surdité, Krima Brou appelle à davantage de soutien pour se reconstruire
Notre équipe est arrivée guidée par téléphone. Lui, il n’entend plus. C’est son épouse qui nous décrit sa tenue : t‑shirt rouge, jean noir, cheveux rasés. Une fois sur place, personne ne nous attend. On rappelle. Une voix différente donne des indications, puis nous conduit vers une concession à moitié transformée en petit restaurant.
L’odeur de cuisine flotte encore dans l’air. Des marmites noircies reposent près des foyers éteints. À l’intérieur, une chambre étroite, presque suffocante. Sur un lit minuscule, une femme allongée tente de se redresser. C’est l’épouse de Mathias, à son tour invalide depuis plusieurs années. Vêtements empilés, ustensiles, sacs accrochés au mur : tout respire la précarité.
Avant même l’arrivée de son mari, elle parle, d’une voix chargée de tristesse. Depuis que la tuberculose a emporté l’ouïe de Mathias, leur vie de couple s’est profondément altérée. L’homme qu’elle connaissait a changé : plus irritable, plus prompt à la dispute, plus replié sur lui‑même.
« Il peut dire une chose aujourd’hui et la démentir le lendemain. Il s’énerve pour un rien. C’est difficile d’échanger avec lui depuis sa maladie », confie‑t‑elle.
À travers son témoignage, c’est la douleur silencieuse d’une famille ravagée par la maladie qui se révèle : amour usé, fatigue profonde, espoir fragile.
Quelques instants plus tard, Mathias apparaît dans l’encadrement de la porte. Son regard fuyant, son visage fermé, celui d’un homme qui a appris à se méfier des autres. À première vue, rien ne le distingue d’une personne en bonne santé. Mais derrière cette apparence, un parcours de souffrance.
Avant même l’entretien, son épouse demande :
« S’il vous plaît, évitez de dire qu’il a eu la tuberculose. Sinon, les clients ne viendront plus manger ici. »
Nous respectons cette demande et choisissons un lieu discret, à l’écart du restaurant. Cette seule phrase dit tout : la peur du rejet, la persistance de la stigmatisation, l’idée que la guérison médicale n’efface pas l’exclusion sociale.
Pendant plusieurs jours, Mathias avait refusé de parler. Les blessures sont trop vives, les souvenirs trop lourds, le regard des autres trop douloureux. Il a fallu la patience de son épouse, l’insistance de son frère, pour qu’il accepte enfin de raconter. Comme il ne peut plus entendre, les questions lui sont posées par écrit. Il lit, puis répond. Dès les premiers mots, on comprend : ce n’est pas seulement le récit d’un ancien malade, c’est celui d’un homme amputé d’une partie de lui‑même.
Un traitement, une vie brisée
Le 1er janvier 2016, Mathias débute son traitement au centre antituberculeux de Koumassi. Comprimés, injections, contrôles réguliers : le protocole est lourd, très lourd.
« Les injections étaient atroces. Les médicaments nous faisaient vomir à tout moment », se souvient‑il.
À l’époque, il travaille encore comme magasinier au Chu de Treichville. Il mène une vie ordinaire : il entend, il parle, il rit. Puis viennent les sueurs nocturnes, une fatigue persistante, une difficulté à s’hydrater, et surtout cette toux qui ne cesse plus. Il banalise : une grippe, un paludisme mal soigné, une fatigue passagère. Son état s’aggrave. Le diagnostic tombe comme une sentence : tuberculose.
Chaque jour devient un combat. Puis survient l’irréparable : deux mois et demi après le début du traitement, il perd brutalement l’ouïe.
« De retour de l’hôpital avec ma sœur, j’entendais encore dans le véhicule. Arrivé au seuil de ma maison, j’ai senti comme un vent brusque. Puis, plus rien. Un silence total. »
Il pense d’abord à une mauvaise blague. La panique monte. Il appelle sa sœur : « Je n’entends plus. ». Elle ne le croit pas, puis comprend. Elle s’effondre. Lui aussi.
« Longtemps, j’ai pensé que c’était fini pour moi. »
Depuis, des bourdonnements permanents l’accompagnent : bruits de pétards, de tonnerre, de vent violent. Certains soirs, il ne trouve le sommeil qu’aux premières heures du matin. Ces sons fantômes le hantent, lui rappellent ce qu’il a perdu. Il n’a pas seulement perdu l’ouïe : il a perdu une partie de sa place dans la société.
Quand la stigmatisation devient un droit bafoué

Le drame est aussi social qu’intime. Lorsque son employeur apprend sa maladie, il le place immédiatement en chômage technique par téléphone, sans accompagnement réel.
« À cet instant, le travail ne m’intéressait plus. Je pensais uniquement à ma santé. Comment guérir ? »
Ses amis s’éloignent. Les appels cessent. Les proches disparaissent.
« Depuis cette maladie, je suis seul. Je passais mes journées à pleurer. Je n’avais plus faim. »
Le mot est simple, mais il porte tout le poids de l’abandon, de la mise à l’écart, de la violence silencieuse subie par de nombreux survivants de la tuberculose.
Mathias tente de se relever. Il ouvre un petit maquis à Tiassalé. Malgré sa surdité, il gère son commerce, lisant sur les lèvres pour prendre les commandes. Ce n’est pas facile. Certains clients, au courant de sa situation, se moquent de lui.
« Ils me trouvaient ridicule. Comment une personne sourde peut‑elle tenir un maquis ? »
Les moqueries, les difficultés financières, les vols, l’épuisement : le projet s’effondre. Aujourd’hui, il vit chez sa belle‑mère. Il s’occupe de son épouse invalide, la lave, l’aide à marcher, malgré sa surdité.
« Je veux qu’elle sache que je suis là, malgré tout. »
Il dit ces mots les larmes aux yeux. Derrière cette force apparente, une détresse psychologique immense. À plusieurs reprises, il a pensé au suicide.
« Parfois, je me dis que je ne sers plus à rien. Personne ne sait ce que je vis. Cette vie pèse sur moi. J’exhorte la population à cesser de vilipender les malades et à leur apporter assistance, compassion, et non honte. »
La grossesse qui cachait la tuberculose

Bien que marquée par des séquelles de la tuberculose, dame Akissi Parfaite s’engage dans la sensibilisation pour prévenir la maladie et encourager le dépistage.
À Abobo‑N’Dotré, dans le secteur Assoko, à quelques kilomètres de Treichville, une autre voix raconte une autre forme de survie. Dame Akissi Parfaite Léontine Amani, 60 ans, ménagère, mère de sept enfants, porte les séquelles physiques de la maladie. Contrairement à Mathias, ce sont une déformation du dos et des douleurs articulaires qui se sont ancrées dans son corps.
En 2002, enceinte de son cinquième enfant, elle ressent de fortes douleurs, une fatigue inhabituelle, des sueurs nocturnes. Les consultations prénatales imputent tout à la grossesse.
Après l’accouchement, son état se dégrade brutalement. Incapable de marcher, elle est d’abord conduite chez un tradipraticien, sans résultat. Puis elle est amenée au Chu de Cocody. Les examens révèlent enfin la vérité : une tuberculose. Le choc est total.
« C’est là que j’ai connu la maladie. J’en avais entendu parler, mais je ne pensais pas que cela m’arriverait à moi. »
Elle ajoute : « Je pensais que tout était fini. Que j’allais mourir. Que deviendraient mon mari, mes enfants, surtout mon nouveau‑né ? »
Le médecin lui explique que l’enfant devra être nourri au biberon. Pendant deux mois, sans le savoir, elle l’a allaité. Hospitalisée immédiatement, elle se retrouve dans un univers médicalisé, sous traitement lourd.
« Les médicaments devaient être pris à jeun. C’est le contraire de mes habitudes. Après la deuxième prise, j’ai tout vomi. Ma mère pleurait à mes côtés. Au fil des jours, je me suis habituée : trois à quatre comprimés en une prise, jusqu’à la fin du traitement. »

Le carnet de suivi de dame Akissi retrace son accompagnement médical et les étapes de son traitement
À la sortie, son médecin lui conseille de poursuivre le traitement au centre antituberculeux d’Adjamé, faute de moyens pour venir quotidiennement à Cocody. Elle s’y rend régulièrement. Les médicaments sont gratuits. Mais durant le traitement, son urine devient très foncée (couleur jaunâtre), signe de lourds effets secondaires. Elle s’accroche, portée par un seul objectif : guérir.
Progressivement, la famille, les proches, les connaissances l’abandonnent. Sa mère, venue l’accompagner au début, ne donne plus signe de vie.
« Je ne pouvais compter que sur mon mari et mes enfants. Dans le quartier, on disait que j’avais le sida. “La femme du nouveau venu a le sida, elle a tellement maigri. Nous étions la risée de tout le quartier. »
Après un an de traitement, le médecin lui annonce sa guérison.
« Ce jour‑là, mon cœur s’est soulagé. »
Mais la guérison n’efface pas tout. Pendant les périodes de fraîcheur, elle ressent de fortes douleurs articulaires. Elle reste longtemps alitée, incapable de fournir des efforts. La tuberculose a atteint ses côtes, surtout du côté gauche, provoquant une tuberculose osseuse, appelée localement “la bosse”.
« Je ne suis plus la femme battante et dévouée que j’étais. »

Cette mère de famille porte au dos les séquelles visibles de la tuberculose osseuse,
Les années passent. Ses deux derniers enfants, celui conçu pendant la maladie et celui né après sa guérison, présentent des retards de croissance : amaigris, fragiles. Son fils aîné, alors en première, interrompt ses études à cause d’une maladie diagnostiquée trop tard. Il est aujourd’hui atteint d’une maladie du foie et d’une anémie sévère, qui bouleversent sa vie.
Malgré tout, Dame Akissi choisit de transformer son épreuve en engagement. Depuis février 2026, elle participe aux activités de sensibilisation d’une ong de lutte contre la tuberculose à Abobo.
« J’exhorte le corps médical à intensifier la sensibilisation et les dépistages précoces pour les femmes enceintes, les enfants, les hommes. J’invite la population à éviter de cracher à l’air libre, à ne pas partager les couverts, à se couvrir la bouche quand on tousse, à porter un masque, et à consulter un centre antituberculeux dès qu’une toux persiste plus d’une semaine. »
Pour elle, la guérison n’est qu’un début :
« Il faut aussi aider les survivants à retrouver leur place dans la société. »
Quand la solidarité change tout
À l’inverse de ces parcours marqués par l’exclusion, Yves Gomon, habitant d’Anono, à Cocody, garde un souvenir différent de son combat contre la tuberculose. En 2000, en stage en ébénisterie à Treichville, une toux persistante, de la fièvre, une perte d’appétit le mènent de consultation en consultation. Au centre antituberculeux de Treichville, le diagnostic tombe : tuberculose.
Le traitement dure six mois, interrompt son stage. Mais, contrairement à beaucoup, il bénéficie d’un soutien familial constant.
À la maison, on met en place des mesures de précaution : repas séparés, isolement temporaire, aération, port du masque lors des accès de toux. Jamais de rejet.
« Mes parents ne m’ont jamais abandonné. »
À la paroisse Sainte‑Jeanne‑d’Arc de Treichville, où il chante dans la chorale, les visites et les marques de soutien se poursuivent tout au long de la maladie.
Après la guérison, il reprend progressivement ses activités, retrouve une vie normale.
« J’ai été traité avec respect, dignité, écoute par les professionnels de santé. »
Son frère E.G, comptable, dans une entreprise de la place, raconte comment la famille a refusé de laisser l’un des siens affronter la maladie seul.
« Quand il a appris qu’il avait la tuberculose, il a eu peur d’être repoussé. Mais nous avons choisi de rester à ses côtés. Nous avons pris les précautions nécessaires, sans jamais l’écarter. Nous l’avons accompagné aux consultations, encouragé à suivre le traitement, et lui avons rappelé que cette maladie se guérit comme toute autre, avec un bon suivi. »
En voyant sa santé revenir, la famille a su qu’elle avait fait le bon choix :
« Nous avons préféré la solidarité à la peur, l’amour au rejet. »
De malade à militant : le pari d’Aristide

Ancien patient tuberculeux guéri, Aristide reprend ses activités après un long traitement.
Aristide Coulibaly, 30 ans, ancien agent commercial dans une entreprise de la place, résidant à Bingerville raconte comment la tuberculose lui a fait tout perdre, puis tout reconstruire. Diagnostiqué à l’âge de 29 ans, il a été guéri sans séquelles, malgré la stigmatisation, le rejet de sa famille et la difficulté de suivre un traitement de six mois dans la précarité.
Tout commence par une toux qui ne veut plus s’arrêter. Une nuit, Aristide se réveille en toussant jusqu’au matin, maigrit, se fatigue vite, mais ne pense pas un seul instant à la tuberculose.
« Je fumais, oui, mais je ne me voyais pas malade de cette maladie-là », confie-t-il.
Ce sont les remarques de sa cousine, étudiante, qui l’obligent à consulter. Pour éviter le regard de son quartier à Bingerville, il se rend à Yopougon, Abobo-Doumé, dans un centre de santé où il a une connaissance. Le verdict tombe : tuberculose pulmonaire.
Les médicaments sont pris en charge, le traitement commence immédiatement, mais la vie d’Aristide bascule. Sa tante, chez qui il habitait, le met en quarantaine dans une maison inachevée qu’elle construit, à quelques mètres de sa maison.
« Je recevais la nourriture sur le pas de la porte, comme un étranger », raconte-t-il.
Le rejet, la honte, la solitude : Aristide vit la face cachée de la stigmatisation liée à la tuberculose.
Malgré tout, il suit son traitement de six mois jusqu’au bout. Aujourd’hui, il n’a aucune séquelle pulmonaire, mais il a une autre vie. Devenu coach et agent de santé communautaire à Attécoubé, il s’engage dans une association d’anciens malades, FIGTHTB (Fight Tuberculosis), qui couvre Koumassi, Port-Bouët, Bingerville, Adjamé et Attécoubé. Composé de 70 anciens malades guéris de la tuberculose, le collectif mène des actions de sensibilisation et d’accompagnement pour empêcher l’abandon des traitements, trop souvent dicté par la honte, la pauvreté ou la peur.
« Par jour, nous recevons entre 10 et 25 malades en traitement , avec environ 5 à 10 nouveaux cas . Beaucoup préfèrent se laisser mourir plutôt que d’affronter la honte, les moqueries, le rejet. Nous les suivons, nous les rassurons, nous les aidons à manger, à continuer le traitement, même quand c’est dur. Ces actions renforcent la confiance et favorisent la guérison complète, tant sur le plan médical que social. » explique t-il.
Pour lui, la tuberculose se soigne, mais il faut parler, consulter tôt et finir le traitement.
« Mon souhait, c’est qu’on arrive à éradiquer cette maladie en Côte d’Ivoire. Pas seulement en soignant les malades, mais en changeant les mentalités, en éduquant, en soutenant ceux qui luttent. »
Au centre antituberculeux de Treichville, le dépistage reste la clé

En saison pluvieuse, l’accès au centre antituberculeux de Treichville devient particulièrement difficile pour les malades, un obstacle à ne pas négliger dans leur prise en charge.
Les spécialistes le répètent , la tuberculose se guérit, à condition d’être détectée assez tôt.
« La tuberculose est guérissable, mais le dépistage précoce reste essentiel pour éviter les complications et limiter la transmission », insiste Chapo N’Guessan Roland, infirmier spécialisé en pneumologie au centre antituberculeux de Treichville.
À l’arrivée, les patients bénéficient d’un interrogatoire clinique, d’analyses de crachats, de tests moléculaires, et, si nécessaire, d’une radiographie thoracique. Une fois le diagnostic posé, plusieurs prises en charge sont possibles : traitement standard de la tuberculose sensible, traitement préventif pour les personnes exposées, protocoles renforcés pour les formes résistantes.
« Pendant le traitement, nous insistons surtout sur le respect rigoureux du protocole jusqu’à son terme, pour éviter rechutes et résistances. Certains patients peuvent présenter des effets secondaires, comme le jaunissement des yeux ou des problèmes cutanés », précise‑t‑il.
Les abandons de traitement restent fréquents. Lorsqu’un patient disparaît, les équipes, avec l’appui des communautés, tentent de le retrouver et de le convaincre de reprendre le traitement. La stigmatisation joue un rôle central. Beaucoup préfèrent se cacher plutôt que d’affronter le regard des autres.
« Nous sensibilisons les patients et leurs proches aux gestes de prévention, afin de protéger les familles et limiter la transmission. »
Son message à la population : ne pas hésiter à se rendre dans un centre antituberculeux pour un test de crachat dès qu’une toux persiste plus d’une semaine.
Au-delà des cas individuels, la tuberculose demeure un enjeu de santé publique majeur. Campagnes de sensibilisation, dépistage rapide et lutte contre la stigmatisation sont les trois piliers indispensables pour protéger les populations et encourager les malades à se faire soigner sans honte.
En brisant le silence, en combattant les préjugés et en accompagnant les malades vers une réinsertion digne, la Côte d’Ivoire peut transformer ces épreuves individuelles en force collective. Ensemble, construisons une société où personne n’est laissé de côté après la guérison, où chaque survivant retrouve sa place, et où la solidarité s’impose comme le meilleur remède contre la peur.
Florence EDIE
Alliance Côte d’Ivoire, une sentinelle de terrain

Dans les quartiers populaires, les villages reculés, les prisons, les ong mènent une lutte discrète mais déterminante contre la tuberculose. Sensibiliser, dépister, orienter, accompagner : c’est leur mission au plus près des communautés.
Alliance Côte d’Ivoire, créée en 2005, intervient à l’intersection de la santé publique, du social et des droits humains, avec une attention particulière aux personnes vulnérables. Dans la lutte contre la tuberculose, l’organisation mise sur l’écoute et la proximité pour renforcer l’observance du traitement et éviter les abandons, souvent liés à la pauvreté, à l’isolement ou au regard social.
Selon son rapport annuel 2024, ses agents ont identifié 55 559 contacts, dépisté 52 069 personnes, pris en charge 7 376 cas présumés ou confirmés. Leur action a permis de détecter 8 909 cas, soit 29% des 21 401 notifications nationales.
Au‑delà du soin, l’enjeu est social. L’ong rappelle que la tuberculose ne se combat pas seulement dans les hôpitaux, mais aussi dans les familles, les médias et les consciences.
F.E
Protéger, soigner, ne pas laisser seul

La tuberculose se transmet par voie aérienne, mais elle se soigne. Plutôt que de fuir la personne malade, il faut l’entourer tout en respectant quelques gestes simples : aérer la maison plusieurs fois par jour, se laver régulièrement les mains, se couvrir la bouche en toussant, porter un masque dans les espaces fermés. L’essentiel reste de respecter le traitement jusqu’à son terme, sans interruption.
La maladie progresse surtout là où la honte et le silence prennent le dessus. Le vrai combat, c’est de parler, d’expliquer que la tuberculose n’est pas une fatalité, ni une marque déshonorante. Encourager le dépistage dès qu’un symptôme persiste plus de deux semaines, participer aux campagnes de sensibilisation, et agir en famille, en communauté, pour transformer la peur en solidarité.
F.E
Chiffres clés
En Côte d’Ivoire, la tuberculose demeure un enjeu majeur de santé publique .
Environ 21 000 nouveaux cas de tuberculose sont enregistrés chaque année en Côte d’Ivoire.
Le taux de guérison des formes contagieuses de la tuberculose était de 87 % en 2023.
L’incidence actuelle est estimée à 123 cas pour 100 000 habitants.
L’objectif du Programme national de lutte contre la tuberculose (PNLT) est de faire passer ce taux à moins de 10 cas pour 100 000 habitants d’ici 2030, afin que la tuberculose ne soit plus un problème majeur de santé publique.
Une personne atteinte de tuberculose active peut contaminer 10 à 15 personnes dans son entourage si elle n’est pas traitée.
Pour la période 2024-2026, plus de 11 milliards FCFA ont été alloués à la lutte contre la tuberculose en Côte d’Ivoire grâce au Fonds mondial.
Selon le coordonnateur du PNLT, Kouakou Kouakou Jacquemin, le besoin annuel réel pour financer efficacement la lutte antituberculeuse est estimé à 12 milliards FCFA, alors que les financements disponibles tournent autour de 3,5 milliards FCFA par an.
En 2024, des campagnes de dépistage ciblé ont permis de détecter plusieurs cas dans les zones reculées et les établissements pénitentiaires, dont des cas de tuberculose multirésistante.
Selon les données de l’OMS
1,23 million de décès dus à la tuberculose en 2024.
Parmi eux, 150 000 personnes vivaient aussi avec le VIH.
10,7 millions de personnes ont contracté la tuberculose en 2024.
Parmi les cas estimés : 5,8 millions d’hommes, 3,7 millions de femmes et 1,2 million d’enfants.
La tuberculose multirésistante reste une menace majeure pour la santé publique.
2 personnes sur 5 atteintes de tuberculose pharmacorésistante ont eu accès à un traitement en 2024.
Les efforts mondiaux contre la tuberculose ont permis de sauver 83 millions de vies depuis 2000.
Sources: ( Programme national de lutte conte la tuberculose/ Organisation mondial de la santé)
F.E
Conditions d’interview Les entretiens ont été réalisés à Abidjan, à Treichville, à Abobo‑N’Dotré, et à Anono (Cocody), avec l’accord explicite des personnes concernées. Les échanges se sont déroulés dans le respect de leur intimité, avec des questions posées oralement ou par écrit, afin de leur permettre de s’exprimer librement, indépendamment des séquelles laissées par la maladie.
Entretien/ Pr. Médard Serge K. Domoua (Pneumo-phtisiologie)

« La tuberculose continue de tuer parce que beaucoup ont encore honte d’en parler »
. Pr. Médard Serge K Domoua alerte sur une maladie qui prospère dans le silence, la pauvreté et le retard aux soins
Dans les couloirs du CHU de Treichville, il a vu défiler des milliers de patients. Des hommes amaigris, essoufflés, la toux au bord des lèvres. Des femmes arrivées trop tard, la vie déjà entamée par la maladie. Des familles entières figées dans la peur d’un mot encore difficile à prononcer : tuberculose.
Après plus de vingt ans passés entre l’enseignement universitaire, la recherche et la lutte antituberculeuse en Côte d’Ivoire, le Pr. Domoua Kouao Médard Serge, Pneumo‑phtisiologue aujourd’hui admis à la retraite, poursuit le même combat : faire comprendre que la tuberculose n’est pas seulement une maladie médicale, mais aussi une maladie sociale.
Pour lui, la honte, la stigmatisation, la pauvreté et les ruptures de traitement alimentent encore une endémie qui refuse de disparaître.
Dans cet entretien, il revient sur les formes de la maladie, les populations les plus vulnérables, les dangers de la pharmacorésistance et les conséquences des crises sociopolitiques sur la lutte contre la tuberculose.
Comment la tuberculose se manifeste-t-elle aujourd’hui dans la population, notamment en Côte d’Ivoire ?
Il faut distinguer deux types de tuberculose. D’une part, la tuberculose pulmonaire, contagieuse et d’autre part, la tuberculose extra-pulmonaire, qui atteint les organes autres que les poumons et qui, elle, n’est pas contagieuse.
Les signes cliniques devant faire évoquer une tuberculose pulmonaire évolutive sont bien identifiés. Il s’agit essentiellement d’une toux chronique évoluant depuis au moins deux semaines, habituellement associée aux signes d’imprégnation tuberculeuse : sueurs nocturnes, fébricule véspero-nocturne, fatigue exagérée, amaigrissement important, perte d’appétit.
Pour le Programme national de lutte contre la tuberculose (PNLT), toute personne qui tousse depuis au moins deux semaines doit être considérée comme présumée malade de tuberculose pulmonaire et doit se rendre dans le centre de santé le plus proche pour un examen de crachat au microscope. La tuberculose pulmonaire peut parfois être révélée par une hémoptysie : le rejet par la bouche, lors d’un effort de toux, d’un sang rouge vif, aéré et mousseux provenant des voies aériennes inférieures.
Le nombre de cas a-t-il augmenté, diminué ou stagné ces dernières années ? Quels facteurs expliquent cette évolution ?
L’analyse des données de notification des cas de tuberculose de 2009 à 2024 fait clairement ressortir plusieurs phases évolutives.
Entre 2009 et 2010, le nombre de cas notifiés a connu une légère augmentation. En 2011, la crise post-électorale a provoqué un arrêt total des activités de lutte pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois dans certaines structures pillées entraînant une baisse immédiate du dépistage. Le pic de 2013 succède directement à cette période de rupture : augmentation probable de la transmission et accélération de la décentralisation de la lutte avec la création de nouveaux centres de prise en charge.
À partir de 2016, la notification a amorcé une baisse progressive jusqu’en 2020. En 2020, la pandémie de Covid-19 a provoqué une forte chute de la détection, suivie en 2021 d’une reprise marquée. Depuis 2022, le taux de notification diminue malgré un nombre absolu de cas en hausse, phénomène directement lié à la croissance démographique ivoirienne mesurée par le RGPH 2021.
Qui sont les populations les plus vulnérables et pourquoi ?
En Côte d’Ivoire, les jeunes hommes de 25 à 45 ans paient un lourd tribut à la tuberculose. Cinq facteurs de risque majeurs ont été identifiés, par ordre de fréquence décroissante : l’éthylisme, l’infection à VIH, la dénutrition, le tabagisme et le diabète.
Le Vih demeure de loin le facteur de risque le plus important. La dénutrition entraîne une chute des défenses immunitaires que l’on peut qualifier de véritable « sida nutritionnel ». La tuberculose conduit à la dénutrition qui, à son tour, prédispose à la tuberculose : un cercle vicieux parfaitement documenté. Le risque est également élevé chez les fumeurs (deux à trois fois supérieur aux non-fumeurs), les diabétiques (deux à cinq fois plus exposés), les migrants, les usagers de drogues et les détenus.
Une étude conduite en 2025 en Côte d’Ivoire confirme que les personnes à haut risque sont : les personnes vivant avec le Vih, les travailleuses du sexe, les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, les usagers de drogues, les diabétiques, les détenus et les habitants des quartiers précaires.
Comment la tuberculose se transmet-elle concrètement d’une personne à l’autre ?
Le malade qui a une tuberculose pulmonaire contamine son entourage par la toux. En toussant, il projette dans l’atmosphère de fines particules de crachats contenant des bacilles tuberculeux en suspension dans l’air. Ses voisins les plus proches se contaminent lorsqu’ils inhalent, au cours de la respiration, ces particules infectieuses.
La tuberculose ne se transmet ni par les objets ni par la nourriture, mais bien par voie aérienne. Les personnes les plus exposées sont celles qui partagent le quotidien du malade : membres du foyer familial, amis, collaborateurs, voisins immédiats.
Dans quels contextes le risque est-il le plus élevé ?
Trois facteurs déterminent le niveau de risque : la contagiosité du malade, l’environnement où l’exposition a lieu, et l’étroitesse ainsi que la durée du contact. La transmission est maximale dans les espaces clos, de volume réduit, où l’air ne se renouvelle pas.
Un fait saisissant : 50 % des aérosols infectants restent en suspension dans l’air environ trente minutes après une toux, dans un endroit où l’air ne circule pas. Les cellules de détention mal aérées, les bidonvilles et les quartiers précaires offrent précisément ces conditions. Une bonne circulation d’air, à l’inverse, réduit considérablement le risque de transmission.
Quels signes doivent alerter l’entourage ? Quels gestes de prévention au quotidien ?
Le premier signe d’alerte est une toux traînante depuis au moins deux semaines, pour laquelle aucune autre cause n’a été identifiée. Elle peut s’accompagner de sueurs nocturnes, de fièvre légère le soir, d’une fatigue exagérée, d’un amaigrissement et d’une perte d’appétit.
La prévention repose sur l’éducation à la toux et le port du masque chirurgical, qui constitue une barrière anti-projection réservée au malade et au personnel soignant. Le retard au diagnostic augmente la période de contagiosité des malades et participe à la propagation de la maladie. Diagnostiquer et traiter tôt, c’est briser la chaîne de transmission.
Comment le traitement de la tuberculose a-t-il évolué depuis les années 1950 ?
L’évolution est considérable. En 1952, le premier protocole thérapeutique associait trois médicaments pour une durée de vingt-quatre mois. En 1960, l’Ethambutol remplace l’acide para-amino-salicylique, réduisant le traitement à dix-huit mois. En 1970, l’adjonction de la Rifampicine permet de descendre à neuf-douze mois. Enfin, en 1990, la Streptomycine laisse place au Pyrazinamide : le protocole RHZE actuel ne dure plus que six à huit mois. Les traitements sont aujourd’hui plus efficaces et mieux tolérés qu’il y a vingt ans.
Un patient de notre reportage affirme que les médicaments lui ont fait perdre l’audition. Que répondez-vous ?
La Streptomycine, le médicament antituberculeux responsable des troubles de l’audition, n’est plus utilisée dans les protocoles actuels de traitement de la tuberculose. Le cas de ce patient renvoie à une période antérieure où cet antituberculeux était encore en usage. Ce risque ne concerne plus les malades pris en charge aujourd’hui selon les standards en vigueur.
Un patient guéri peut-il garder des séquelles ?
Oui. Une fois guéri de la tuberculose pulmonaire, le patient peut conserver des séquelles plus ou moins importantes selon la précocité du diagnostic. Lorsque la maladie est détectée tôt, avec des lésions peu étendues, les séquelles sont minimes. En revanche, un diagnostic tardif, sur des lésions pulmonaires étendues, peut entraîner des séquelles considérables et durables. C’est l’une des raisons pour lesquelles le dépistage précoce est, médicalement, l’acte de prévention le plus puissant.
Qu’est-ce que la tuberculose résistante aux médicaments (TB-MDR/XDR) et comment apparaît-elle ?
La tuberculose pharmacorésistante survient lorsque les bacilles développent une résistance aux médicaments antituberculeux. La TB-MDR est résistante au moins à la Rifampicine et à l’Isoniazide, les deux antétuberculeux les plus puissants. La TB-XDR répond à cette définition et présente de surcroît une résistance aux fluoroquinolones et à au moins un médicament du Groupe A.
Les causes sont multiples : mauvaise observance du traitement, posologies inadaptées, régimes thérapeutiques inappropriés, pénuries de médicaments ou utilisation de médicaments de qualité médiocre. L’interruption irrégulière et intempestive du traitement demeure la principale cause de pharmacorésistance.
Comment la stigmatisation sociale impacte-t-elle l’observance et la recherche de soins ?
La stigmatisation liée à la tuberculose peut amener une personne à éviter de demander de l’aide par peur d’être jugée ou de perdre son emploi et ses proches. Elle peut pousser un malade à cacher sa maladie ou à refuser de se soigner, avec pour conséquence un risque élevé de transmission au sein de la communauté.
L’impact négatif est parfaitement établi : retard à l’accès aux soins, mauvaise observance du traitement, augmentation du risque de pharmacorésistance, baisse d’efficacité thérapeutique, augmentation du risque de décès. Les patients peuvent développer une stigmatisation intériorisée honte, faible estime de soi, isolement qui réduit davantage encore leur motivation à chercher des soins. In fine, la stigmatisation perpétue la transmission de la maladie au sein de la communauté.
Quel rôle jouent les conflits armés dans la recrudescence de la tuberculose ?
Les répercussions des conflits armés sur le contrôle de la tuberculose sont énormes. En Bosnie-Herzégovine, l’incidence a été multipliée par quatre dès le début de la guerre civile en 1991. En Irak, les cas ont triplé dans les suites immédiates du conflit.
En Côte d’Ivoire, le conflit armé de 2002 a entraîné la désertion du personnel qualifié, la fermeture de trois centres antituberculeux (Korhogo, Man, Bouaké) et de quinze centres de diagnostic et de traitement. Dans la Zone CNO, les taux de succès thérapeutique étaient plus bas et les taux de perdus de vue, plus élevés qu’en Zone Sud.
Le cas ukrainien illustre les risques d’exportation : la guerre a entraîné une réduction de moitié de la détection des cas et une rupture de fourniture des antituberculeux, avec un risque d’amplification de la pharmacorésistance déjà préoccupante dans le pays.
Quel rôle les communautés et les survivants peuvent-ils jouer dans la lutte contre la stigmatisation ?
L’implication des relais communautaires et des associations locales est indispensable pour améliorer le dépistage et l’observance au traitement. Les anciens malades jouent un rôle de premier plan : en partageant leur expérience publiquement, ils brisent le silence, corrigent les idées fausses et redonnent confiance à ceux qui hésitent encore à consulter.
Quels sont les principaux défis dans la prise en charge, et comment mieux prévenir les formes graves ?
Le principal défi reste l’observance du traitement antituberculeux, gratuit mais long six mois pour les nouveaux cas. L’incapacité à assurer une bonne observance favorise l’échec thérapeutique et l’émergence de formes pharmacorésistantes.
Pour prévenir les formes graves, le diagnostic précoce est le levier essentiel. Il limite la transmission, minimise les séquelles et évite la résistance. La guérison des malades est, en elle-même, l’acte majeur de prévention : elle brise la chaîne de transmission au sein de la communauté.
« La guérison des malades est l’acte majeur de prévention. Elle brise la chaîne de transmission. Mais pour y parvenir, il faut d’abord oser consulter sans avoir honte. »
Entretien réalisé dans le cadre du reportage « Tuberculose en Côte d’Ivoire : guéris, mais encore prisonniers du regard des autres ». Propos recueillis par Florence EDIE.