Meule qui tourne, chants de mariage, plateau de cuivre garni avec soin, paroles transmises à voix basse… Autant de scènes qui racontent une Algérie féminine, intime et vivante. Au Festival de la création féminine, quatre femmes ont rappelé que le patrimoine ne vit pas seulement dans les musées. Il respire aussi dans les cuisines, les cours de maison et les soirées entre femmes.
Le dimanche 11 ocobre 2026, à la villa Boulkine, à Hussein Dey, une rencontre consacrée au patrimoine immatériel a réuni Assas, Afifa Bendjaouane, Nouha Sebiga et Yasmina Bentounes. Modérée par la journaliste, chroniqueuse et critique musicale Leïla Assas, la rencontre a mis en lumière des pratiques féminines fragilisées par le temps, l’urbanisation et les nouvelles façons de vivre.
La meule Tassiht, gardienne des joies du Gourara
Journaliste engagée dans le mouvement associatif à Timimoun, Afifa Bendjaouane a ouvert la rencontre avec un objet simple en apparence : la Tassiht, la meule traditionnelle du Gourara. Utilisée exclusivement par les femmes, elle occupe une place particulière dans les foyers zénètes.
« La Tassiht se retrouve dans toutes les maisons du Gourara. C’est un symbole du patrimoine chez les Zenètes », explique-t-elle. Mais la meule n’est pas seulement un outil de cuisine. Lors des mariages, des ziaras ou des moments de fête, la faire tourner pour moudre le grain devient un geste porte-bonheur, une promesse d’abondance et de prospérité.
À Timimoun, cet objet se transmet encore de mère en fille. Il est aussi au centre de l’Assefal, un rituel réservé aux femmes mariées et interdit aux jeunes filles. Autour de la future mariée, l’aînée actionne la meule et moud le blé, tandis que les autres femmes dansent en cercle. Les chants et les poésies Izelwen ou Ahellil rythment la soirée.
Derrière la fête se cache une véritable école de vie. Durant l’Assefal, les femmes transmettent à la jeune mariée les codes du mariage et de la vie conjugale, tantôt avec douceur et romantisme, tantôt avec des mots plus directs, parfois crus. Une transmission libre, féminine, et aujourd’hui menacée d’oubli.
À Constantine, le café de l’après-midi était bien plus qu’un café
De Timimoun à Constantine, le décor change, mais l’enjeu reste le même : préserver des espaces où les femmes se rencontrent, échangent et transmettent. Nouha Sebiga, chercheuse au Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH), a ainsi évoqué le Qahwat El Asr, le célèbre café de l’après-midi constantinois.
Loin d’être une simple pause gourmande, ce moment était un véritable rituel social. Tout commençait par la Sinia, ce plateau en cuivre emblématique de l’Est algérien. Autour d’elle s’organisait tout un univers : gâteaux, brioches, pain traditionnel, confitures et marmelades, mais aussi broderie, tissage aux aiguilles et travaux manuels.
« Ce moment peut s’étaler, certains jours, jusqu’à la prière d’El Maghreb », précise la chercheuse. Selon que l’on recevait des invités ou des membres de la famille, la Sinia était garnie différemment. Chaque détail avait son sens, chaque geste son savoir-faire.
Le Qahwat El Asr servait aussi à préparer les grands événements de la vie : mariage, Aïd, arrivée du Ramadhan. C’était le lieu où les nouvelles circulaient, où les voisines se soutenaient, où les générations se transmettaient recettes, gestes et conseils.
Aujourd’hui, cette tradition s’efface. « Beaucoup de femmes travaillent et rentrent tardivement à la maison. Ce rituel est de moins en moins pratiqué », regrette Nouha Sebiga. Pourtant, elle y voit un patrimoine précieux, capable de renforcer les liens familiaux et sociaux. Sa sauvegarde pourrait commencer simplement : en réinvestissant ce moment, ne serait-ce que les week-ends ou pendant les vacances.
Lalla Kheira, une femme au cœur de la zaouia
La rencontre s’est achevée sur une autre forme de transmission : la spiritualité. Yasmina Bentounes, responsable de Dar-Essalam à la Casbah et coordinatrice de la fondation Djanatu Al Arif, a évoqué les femmes et le sacré à travers l’histoire de sa grand-mère, Lalla Kheira.
Nièce et fille adoptive du cheikh El Alaoui, fondateur de la tariqa El Alaouia à Mostaganem, Lalla Kheira fut une figure centrale de la zaouia. Disciples et visiteurs venaient la voir pour demander conseil, écouter ses paroles ou recevoir sa bénédiction.
Son histoire rappelle que les femmes ont longtemps occupé une place essentielle dans la transmission spirituelle, même lorsque celle-ci restait peu visible dans les récits officiels.
Un patrimoine qui a besoin de femmes
Meule, café de l’après-midi, chants de mariage, mémoire spirituelle : ces pratiques ont un point commun. Elles ont été créées, entretenues et transmises par des femmes. Elles portent leurs voix, leurs savoir-faire, leurs rires et parfois leurs silences.
Les menacer, c’est effacer une partie de la mémoire collective. Les préserver, c’est reconnaître que le patrimoine immatériel se transmet aussi dans l’intimité du quotidien autour d’une meule, d’un plateau de café ou d’une parole confiée entre générations.
Florence EDIE / Photo d’illustration (Source: horizons.dz)