Dans beaucoup de familles la sexualité reste un mot qu’on chuchote, un sujet qu’on remet à plus tard , ou qu’on confie au hasard d’Internet, des camarades et des rumeurs. Pourtant, les parents n’ont pas besoin d’être sexologues pour protéger leurs enfants : ils ont besoin d’oser ouvrir le dialogue, tôt, simplement et sans jugement.
Un héritage de silence
Pendant longtemps, l’éducation sexuelle n’a pas été considérée comme une responsabilité parentale. Dans certaines communautés, elle revenait aux tantes, aux éducatrices traditionnelles ou aux aînées, souvent à la veille du mariage trop tard pour préparer une jeune fille aux changements de son corps, au consentement, aux relations et aux risques.
Aujourd’hui, les repères ont bougé. L’exode rural, la scolarisation, les réseaux sociaux et l’accès précoce à Internet ont rapproché les enfants d’informations abondantes, mais rarement fiables. L’Unesco relève que 71% des jeunes de 15 à 24 ans ont cherché des informations sur la sexualité en ligne au cours d’une année, dans un espace où coexistent contenus éducatifs, désinformation et contenus nuisibles.
Le problème n’est donc plus de savoir si les enfants entendront parler de sexualité. Ils en entendent déjà parler. La vraie question est : par qui, avec quelles informations et dans quel climat de confiance ?
Éducation sexuelle n’est pas incitation
Beaucoup de parents craignent qu’en expliquant la puberté, le corps, l’amour ou la contraception, ils poussent leur enfant à avoir des rapports sexuels. Les données disent l’inverse. Selon l’OMS, les jeunes mieux informés sont plus enclins à retarder leur première activité sexuelle et, lorsqu’ils en ont, à adopter des comportements protégés.
L’éducation complète à la sexualité ne se réduit pas à la reproduction ou aux maladies. Elle aborde le respect de soi et des autres, le consentement, la puberté, les émotions, les limites, les relations égalitaires, la prévention des violences et l’accès à l’aide.
Elle apprend aussi aux enfants à nommer ce qui ne va pas. Pour les 5-8 ans, cela peut consister à reconnaître une situation de harcèlement ou de violence et à savoir à quel adulte de confiance se confier ; pour les adolescents, cela inclut le consentement, les relations respectueuses et la prévention des grossesses non désirées et des infections sexuellement transmissibles.
En Côte d’Ivoire, un enjeu concret
Ce débat n’est pas abstrait. Le gouvernement ivoirien reconnaît que les grossesses précoces s’expliquent notamment par l’accès insuffisant à une information complète et adaptée sur la santé sexuelle et reproductive, les tabous, les pesanteurs socioculturelles, les violences sexuelles et le déficit de communication entre adultes et jeunes.
Les chiffres rappellent l’urgence : 4 266 grossesses ont été enregistrées en milieu scolaire durant l’année 2024-2025, après 6 681 cas en 2022-2023, selon les données du ministère en charge de l’Éducation nationale citées dans la contribution de la Côte d’Ivoire aux Nations Unies. Une étude récente menée auprès de 907 jeunes scolarisés à Abidjan, Bouaké et Korhogo montre aussi que 69,1% ignorent l’existence des services de santé scolaire et universitaire dédiés aux adolescents et jeunes, tandis que 61,8% ne connaissent pas les centres de planification familiale.
Autrement dit : nos enfants ne manquent pas seulement de mots à la maison. Ils manquent aussi de repères pour savoir où aller, qui écouter et quels droits faire valoir.
Aux parents : vous n’avez pas besoin d’être experts
Un parent n’a pas à connaître toutes les réponses. Comme pour la santé ou l’école, son rôle est d’accompagner, d’écouter, de rassurer et d’orienter vers les bonnes personnes : sage-femme, gynécologue, conseiller en santé sexuelle, enseignant formé ou structure de santé adaptée aux jeunes.
Quelques réflexes simples peuvent changer la relation :
Répondre dès les premières questions, avec des mots adaptés à l’âge, plutôt que d’attendre l’adolescence.
Ne pas mentir ni inventer une histoire pour éviter le sujet ; dire « je ne sais pas, mais je vais me renseigner » est plus protecteur qu’une fausse réponse.
Écouter sans rire, sans humilier et sans juger, même lorsque la question surprend.
Parler du consentement : « non » doit être respecté, et l’enfant doit savoir qu’il peut refuser un contact, même venant d’un adulte.
Expliquer que le corps appartient à l’enfant et qu’il a le droit de demander de l’aide s’il se sent mal à l’aise.
Éviter de présenter la sexualité uniquement comme une source de danger, de honte ou de punition.
Chercher du soutien auprès de professionnels lorsque les sujets dépassent le cadre familial.
Une affaire de confiance, pas de contrôle
Le silence ne protège pas. Il isole. Il laisse l’enfant seul face à la peur, à la honte, aux fausses informations et parfois aux violences. À l’inverse, une conversation honnête construit un réflexe précieux : « Je peux en parler à ma mère, à mon père, à une adulte de confiance. »
L’éducation sexuelle n’est pas une menace contre l’autorité parentale. C’est au contraire un prolongement de l’amour parental : donner à son enfant les outils pour comprendre son corps, respecter celui des autres, reconnaître le danger et demander de l’aide. L’Unesco souligne d’ailleurs que l’impact de cette éducation est maximal lorsque l’école, les parents, les enseignants et les services de santé travaillent ensemble.
Parler sexualité à ses enfants, ce n’est pas leur donner permission de grandir trop vite. C’est leur donner le droit de grandir en sécurité.
Florence EDIE (Photo d’illustration)