Côte d’Ivoire : La Cedeao dévoile la feuille de route rizicole 2025–2035 pour l’autosuffisance alimentaire en Afrique de l’ouest

Le riz, denrée de base et pilier de la sécurité alimentaire pour des millions de familles ouest-africaines, était au cœur des échanges, le jeudi 29 mai 2025, au Parc des expositions d’Abidjan, lors du salon de l’agriculture et des ressources animales (SARA 2025). À travers un panel organisé par la communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (Cedeao), la feuille de route régionale pour le riz 2025–2035, présentée comme un tournant décisif, a été dévoilée.

Une stratégie reposant sur sept grands axes et seize actions structurantes, ciblant douze bassins de production à fort potentiel. Elle vise à structurer durablement la chaîne de valeur rizicole, de la production à la commercialisation, en passant par la transformation et le financement. Les priorités incluent : l’augmentation durable de la productivité du riz paddy, le renforcement de la transformation locale à travers des unités modernes, l’amélioration de l’accès aux intrants de qualité et au financement, le développement des infrastructures de stockage, de transport et de distribution, la promotion de la recherche et de l’innovation variétale, le renforcement des organisations de producteurs, et la mise en place d’un cadre régional de gouvernance, avec l’appui de l’Observatoire régional du riz (ERO).

Identifiant 20 programmes d’investissement, pour un coût estimé entre 15 et 19 milliards de dollars, cette feuille de route a pour objectif de satisfaire une demande prévisionnelle de 33 millions de tonnes de riz blanchi à l’horizon 2035. L’ambition est claire : faire de l’Afrique de l’Ouest un pôle de production, de transformation et de consommation de riz local, compétitif, rentable et durable.

Pour Massandjé Touré, commissaire de la Cedeao chargée du développement économique durable, le riz est un enjeu central de sécurité alimentaire dans la région. Cependant, l’écart entre la production locale et la demande reste préoccupant.

« En 2022, plus de 9 millions de tonnes ont été importées, pour une facture avoisinant les 6 milliards de dollars. Face à cette dépendance, la Cedeao a multiplié les initiatives, à commencer par l’offensive riz lancée en 2014, renforcée par un Plan d’action régional en 2020. » dit-elle.

Afin de mieux coordonner les efforts, un observatoire régional du riz (ERO) a été créé. Il joue un rôle stratégique dans la collecte de données, le suivi des politiques rizicoles et la mobilisation d’investissements. Déjà opérationnel dans six pays (Côte d’Ivoire, Nigeria, Ghana, Burkina Faso, Sierra Leone, Togo), l’ERO est en cours d’extension à d’autres États membres.

Mais malgré les avancées, des défis persistent : faibles rendements, manque d’infrastructures, pertes post-récolte, accès limité au financement et coordination encore perfectible. C’est dans ce contexte qu’intervient la feuille de route 2025–2035.

Les experts présents ont salué cette feuille de route comme une inflexion majeure dans la politique agricole régionale. Elle articule vision stratégique, coordination régionale et synergies nationales, afin de réduire drastiquement la dépendance aux importations, qui avaient déjà atteint 3,5 milliards de dollars en 2021.

Selon eux, entre 2016 et 2021, la consommation de riz en Afrique de l’ouest a progressé à un rythme soutenu de 4 % par an, atteignant environ 26 millions de tonnes (équivalent paddy) en 2021. Cette croissance est alimentée par la dynamique démographique (+2,6 %/an), l’urbanisation rapide et l’évolution des habitudes alimentaires. Le riz est désormais l’aliment de base de toutes les couches sociales, de Dakar à Abidjan, de Bamako à Lagos.

« Malgré les progrès accomplis grâce aux plans nationaux tels que l’offensive riz ou les stratégies nationales de développement du riz (SNDR), la production locale reste en deçà de la demande. Les cinq principaux producteurs Côte d’Ivoire, Nigeria, Mali, Guinée, Sierra Leone peinent à combler le déficit », expliquent les spécialistes.

La nouvelle feuille de route s’inscrit dans la continuité des efforts passés, tout en introduisant une logique d’intégration régionale plus poussée. Elle entend lever les obstacles persistants : accès limité à la mécanisation, faibles capacités de transformation, fragmentation des filières, manque de financement structurant et de données fiables.

À titre d’exemple, le panel a insisté sur la nécessité d’investir dans des rizeries semi-industrielles de proximité, capables de rivaliser avec le riz importé en termes de qualité et de présentation. L’enjeu est double : réduire les pertes post-récolte, estimées à plus de 15 %, et améliorer l’acceptabilité du riz local auprès des consommateurs urbains.

Des réformes foncières, un appui ciblé aux femmes et jeunes entrepreneurs, ainsi que la mise en place d’un dispositif de veille sur les marchés et les prix sont également prévus, pour garantir la durabilité de la transformation.

Les panélistes ont appelé le secteur privé, notamment les transformateurs et distributeurs, à jouer un rôle central dans l’industrialisation de la filière, tandis que les banques régionales sont invitées à concevoir des instruments financiers innovants, adaptés aux réalités du secteur agricole.

Avec cette feuille de route, l’Afrique de l’ouest engage une transformation structurelle de son agriculture. L’objectif est clair : substituer progressivement les importations par une production locale compétitive, génératrice d’emplois et vectrice de résilience économique.

Le riz n’est plus seulement une denrée alimentaire. Il est devenu un enjeu de souveraineté, de stabilité sociale et de dignité économique. La décennie 2025–2035 sera décisive pour permettre à l’Afrique de l’Ouest de relever le défi de nourrir sa population avec son propre riz cultivé sur ses terres, transformé par ses industries, valorisé par ses marchés.

Florence Edie

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