Des marchés populaires aux cérémonies de mariage, le pagne est devenu la pièce maîtresse du vestiaire en Côte d’Ivoire. Du Fanci au wax hollandais, il traverse les générations et les classes sociales, reléguant d’autres tissus au second plan. Sur le terrain à Abidjan, ce reportage révèle un tissu devenu langage commun, tissé de couleurs, de textures et d’histoires personnelles.
Dans les marchés d’Abidjan, le pagne séduit toutes les bourses. À Adjamé, le soleil matinal éclaire les étals chargés de tissus aux couleurs éclatantes. L’air est parfumé de cire, de café et de savons artisanaux, et le brouhaha des vendeuses rivalise avec le klaxon des motos. Aminata Diabaté, 52 ans, fait défiler les tissus sur son stand. « Le Fanci coûte entre 1 000 et 1500 FCFA, le Hitarget entre 5 000 et 10.000 FCFA et le wax hollandais peut atteindre 50 000 FCFA », explique-t-elle en souriant.
Une cliente hésite devant un wax hollandais de couleur bleu et or. « Je le veux pour le mariage de ma cousine », confie Sita Coulibaly, 28 ans, tandis qu’elle sent la douceur du tissu et examine les motifs. Un jeune étudiant de 22 ans, passant par-là, s’étonne : « Même pour un petit budget, on peut se faire plaisir avec du pagne. Avant, je n’aurais jamais pensé que ça pouvait être si abordable et stylé. ».
Le marché devient un théâtre où chaque pagne raconte une histoire et chaque acheteur se raconte à travers son choix de tissu.

Du quotidien aux grandes occasions, le pagne s’adapte à toutes les étapes de la vie
Dans un atelier de Yopougon, les tables de coupe sont couvertes de pagne Fanci, Print, Hitagert et wax hollandais. Le cliquetis des machines à coudre rythme le travail. Aïcha Traoré, 41 ans, couturière depuis plus de vingt ans, explique qu’une cliente peut venir acheter un Fanci pour la vie de tous les jours et revenir quelques semaines plus tard avec un wax hollandais pour son mariage.
Dans un coin, une robe de mariée en wax hollandais attire les regards. Brodée de fil doré et de perles, elle brille sous la lumière. Une apprentie chante une vieille mélodie ivoirienne pendant qu’elle coud, ponctuée par les éclats de rire de ses collègues. « Chaque pagne a sa vie, chaque cliente a son histoire », dit Aïcha.
Le pagne accompagne toutes les étapes de la vie, du marché au mariage, de la sortie au bureau. Une anecdote marque particulièrement l’atelier. Mariam, 34 ans, mère de deux enfants, est venue faire confectionner une tenue pour la dot de son fils. Elle a choisi du Print pour le debut de la céremonie et du wax hollandais pour la cérémonie, soulignant que le pagne est devenu un moyen de célébrer les moments importants de la vie tout en restant fidèle à son identité.

Le pagne s’impose dans les rues et dans les bureaux
Que ce soit à Cocody où Treichville, le pagne est omniprésent. Dans les transports en commun, on croise des femmes en pagne-jupe, des cadres en chemisiers ou vestes en wax hollandais. Nadège Brou, 36 ans, cadre dans une administration de la place, explique que le choix du pagne et sa confection sur mesure sont désormais préférés aux vêtements importés. « C’est plus valorisant et plus identitaire » confie t-elle.
Assise dans un café du Plateau, Grâce Kouamé, 22 ans, étudiante, feuillette ses photos sur Instagram et montre ses tenues. Fanci ou Hitaget pour les cours, wax hollandais pour les événements. « On mélange les gammes, on invente nos styles. Le pagne n’a plus de limite, on peut l’adapter à tout ». dit-t-elle. Un serveur de 29 ans ajoute, amusé, qu’il croise tous les jours des clients en pagne qu’il n’aurait jamais imaginé voir en tissu traditionnel auparavant. La jeunesse redéfinit le pagne comme un outil de créativité et d’expression personnelle.
Une économie structurée autour de la diversité du pagne
La coexistence de Fanci, Hitarget, Print et wax Côte d’Ivoire ou hollandais a profondément structuré le marché textile. Les pagnes premiers prix assurent une accessibilité massive, tandis que les pièces haut de gamme répondent à une demande de prestige et de cérémonial. Cette segmentation soutient tout le secteur, des commerçantes de marché aux ateliers de couture et aux grandes entreprises textiles. Selon les estimations des acteurs du marché, plus de 70 % des femmes urbaines portent du pagne au moins une fois par semaine, et le secteur représente environ 15 % du chiffre d’affaires vestimentaire à Abidjan. Même les plateformes en ligne locales enregistrent une croissance de 20 % par an, preuve que le pagne s’adapte à la modernité et aux nouvelles habitudes de consommation.

Le pagne face au recul des autres tissus
Les vêtements prêt-à-porter importés ou les textiles standardisés perdent du terrain. Le pagne séduit parce qu’il est personnalisable, adaptable et culturellement valorisé. Choisir un pagne est devenu un acte identitaire autant qu’esthétique. Comme le confie Nadège Brou, « il permet de se distinguer, d’affirmer qui l’on est, tout en restant connecté à notre culture ».
Pour beaucoup, le pagne est le symbole d’une réappropriation culturelle et d’une fierté retrouvée.
Florence EDIE
Du vêtement quotidien à la pièce d’exception

Le pagne connaît une montée en gamme spectaculaire. Les robes de mariée brodées, les vestes structurées et les ensembles sophistiqués révèlent l’inventivité des stylistes ivoiriens et autres nat. Les marques comme Uniwax et Hitarget participent à cette valorisation, mettant le pagne sur les podiums et dans les collections haut de gamme. Il n’est plus seulement un héritage culturel, il est un produit de mode capable de rivaliser avec les standards internationaux.
F.EDIE
Le pagne, miroir d’une société en mouvement
Entre tradition et modernité, accessibilité et prestige, héritage et créativité, le pagne raconte l’histoire d’une société ivoirienne en mouvement. Il habille les corps, accompagne les moments de vie, traverse toutes les classes sociales et devient un langage commun. En Côte d’Ivoire, il n’est plus un simple tissu, il est devenu un marqueur d’identité et d’élégance, une fierté quotidienne et un symbole vivant de la mode ivoirienne.
F. EDIE