À la veille de la Fête du Travail, les chauffeurs VTC d’Abidjan et d’ailleurs incarnent les paradoxes d’un emploi en pleine recomposition : flexibilité séduisante mais revenus instables, innovation technologique salvatrice mais concurrence féroce. Depuis l’irruption des plateformes numériques en 2018, ce secteur a explosé, attirant des dizaines de milliers de conducteurs dans un marché urbain en ébullition.
Pourtant, derrière les courses fluides et les algorithmes optimisés, se dessinent des défis cruciaux qui interrogent la viabilité à long terme de cette activité.
La formalisation progressive du métier, impulsée par la législation ivoirienne sur les VTC et les exigences des plateformes comme Yango, n’a pas effacé tous les stigmates de l’informalité. Vérification des permis, photos des véhicules et incitations à la patente ont structuré le secteur, mais les chauffeurs plaident encore pour une meilleure protection sociale et des tarifs minimaux face à la saturation du marché.
À Abidjan, où la demande explose, les temps d’attente entre courses et les pics de concurrence – notamment avec les taxis jaunes – rognent les gains journaliers, rendant le métier vulnérable aux hausses de carburant ou aux intempéries.
La technologie, pilier de cette mutation, joue un rôle ambivalent. Le livre blanc de Yango pour 2025 révèle 815 000 heures de conduite économisées grâce à l’optimisation algorithmique des trajets, traduisant moins de kilomètres à vide, une meilleure maîtrise du carburant et plus de courses par jour. Mais cette intelligence artificielle, loin d’être une menace pure, exige des chauffeurs une adaptation constante : maîtrise des apps, gestion des notations clients et anticipation des algorithmes pour maximiser les revenus.
Sur le plan socio-économique, le VTC ouvre des portes inédites. Femmes au volant en nombre croissant, jeunes diplômés en reconversion ou ex-informels y trouvent une flexibilité compatible avec la vie familiale ou des activités complémentaires, contribuant ainsi à juguler le chômage juvénile. Plus ambitieux encore, l’émergence des « flotteurs » – ces chauffeurs solos devenus gestionnaires de parcs automobiles à Abidjan ou Bouaké – signale une maturation du secteur. En embauchant à leur tour, ils forgent des modèles d’entrepreneuriat local, numérique et autonome.
À l’heure où la Côte d’Ivoire honore ses travailleurs, les chauffeurs VTC ne sont pas seulement des exécutants : ils sont les pionniers d’un emploi hybride qui, bien régulé, pourrait redéfinir la mobilité et l’ascension sociale dans l’économie numérique ivoirienne.
Amy N’DIAYE