À 88 ans, Mariam Bagayoko refuse de laisser le temps effacer les rythmes de son enfance. Pieds nus sur scène, une ceinture de coquillages autour de la taille et un yabara à la main, la chanteuse et danseuse malienne continue de faire vibrer le public au son des traditions du Beledougou. Chez elle, l’âge n’a pas mis la musique en retrait. Il semble, au contraire, avoir renforcé l’urgence de transmettre.
Sur la scène du Palais de la culture de Bamako, son corps accompagne encore les pulsations du n’goussoumbala, ce grand balafon emblématique de sa région natale. Elle danse, virevolte et chante en bambara avec une assurance qui surprend autant qu’elle fascine. Avant de commencer, elle joint les mains derrière le dos, dans un geste de respect envers les esprits protecteurs et les griots, gardiens de la mémoire et de la parole.
Surnommée le « rossignol de Beledougou », Mariam Bagayoko porte depuis plusieurs décennies une musique profondément enracinée dans la vie rurale malienne. Ses chansons racontent le travail, les rassemblements, les traditions et les valeurs transmises de génération en génération.
Son histoire avec la musique commence bien avant les grandes scènes. À Kolokani, dans le Beledougou, elle grandit au milieu des chants qui accompagnent les travaux agricoles et les cérémonies. Elle se souvient notamment des femmes réunies autour des mortiers pour piler les noix de karité. Encore enfant, elle les accompagne avec sa petite calebasse et se mêle à leurs chants.
« Dès mon plus jeune âge, j’ai commencé à chanter selon la tradition de ma communauté », raconte-t-elle.
La vocation est là. Mais le chemin n’est pas tout tracé. Son père, musicien et comédien dans des troupes traditionnelles de koteba, voit d’un mauvais œil les ambitions artistiques de sa fille. Il redoute notamment qu’un succès précoce ne l’expose à la jalousie.

Mariam Bagayoko persiste pourtant. Les mélodies apprises dans son enfance deviennent progressivement le socle d’une carrière consacrée à la sauvegarde des traditions bambara.
Chez elle, chanter ne signifie d’ailleurs pas seulement divertir. La musique est aussi une manière de parler de la société sans provoquer ni humilier. L’artiste revendique cette liberté de dire les choses autrement.
« À travers la chanson, nous donnons des leçons sans blesser les gens », explique-t-elle.
Son répertoire porte ainsi des messages sur le travail, les comportements et la vie en communauté. Avec « Ciwara », elle rend notamment hommage au courage des agriculteurs et à la valeur du travail. Mais Mariam Bagayoko ne se contente pas de chanter les traditions. Elle les met en mouvement. Sa manière de danser sur les touches du n’goussoumbala est devenue l’une de ses signatures.
Derrière le spectacle se cache surtout un combat : empêcher que ce patrimoine ne disparaisse.
L’artiste observe avec inquiétude l’évolution des pratiques musicales. La modernisation et l’influence des répertoires étrangers gagnent du terrain, tandis que certains rythmes traditionnels du Beledougou deviennent plus difficiles à entendre. Le n’goussoumbala et le yabara sont encore utilisés, constate-t-elle, mais les rythmes propres à sa région risquent, selon elle, de se diluer.
Cette inquiétude explique sans doute l’importance qu’elle accorde à la transmission. Mariam Bagayoko a formé de nombreux jeunes artistes et développé le projet culturel « Tiebilentie », qui a contribué à remettre en valeur une ancienne danse acrobatique masquée, autrefois liée aux cérémonies rituelles.
Pour elle, préserver une tradition ne signifie pas la garder enfermée dans le passé. Il faut la faire vivre, lui trouver de nouveaux espaces et permettre aux jeunes de se l’approprier sans en avoir honte.
Son engagement a fini par dépasser les frontières maliennes. Fin 2025, à Londres, son parcours est récompensé lors des Aga Khan Music Awards. Elle fait partie des onze lauréats sélectionnés parmi plus de 400 candidatures venues d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe. Une reconnaissance qui vient saluer plusieurs décennies consacrées à la préservation et à la transmission du patrimoine musical malien, particulièrement auprès des femmes et des jeunes filles.
Mais le plus beau témoignage de sa succession est peut-être familial. Sa fille a déjà commencé à reprendre le flambeau. Lors d’un concert à Bamako, elle chante et danse à son tour avant de monter sur le balafon.
Mariam Bagayoko peut alors regarder l’avenir avec davantage de sérénité. Elle sait que sa voix ne s’éteindra pas complètement avec elle.
« Je lègue mon héritage aux enfants. Ils sauront chanter en mon absence », affirme-t-elle.
À 88 ans, le « rossignol de Beledougou » continue donc de chanter. Non plus seulement pour raconter ce qu’elle a reçu de ses ancêtres, mais pour s’assurer que ceux qui viennent après elle sauront encore l’entendre.
Amy N’DIAYE