Au Musée d’art moderne de Paris, « The Histories » retrace le parcours de Kerry James Marshall, figure majeure de la peinture américaine contemporaine. À travers ses toiles, l’artiste de 70 ans impose des personnages noirs dans des scènes de vie ordinaire et questionne leur place dans l’histoire de la représentation.
Ils sont là. Dans les jardins, les maisons, les chambres, les espaces publics. Ils lisent, discutent, se reposent, aiment, rêvent. Ils vivent, tout simplement. Mais dans les tableaux de Kerry James Marshall, leur présence n’a rien d’anodin.
Pendant longtemps, les personnages noirs ont été peu présents dans les grands récits de la peinture occidentale. Lorsqu’ils apparaissaient, ils étaient souvent cantonnés à des rôles secondaires, associés au travail domestique, à l’esclavage ou à des représentations marquées par les préjugés de leur époque.
Avec « The Histories », présentée au musée d’art moderne de Paris, le peintre américain revient sur plusieurs décennies de création. Son ambition : faire entrer les vies noires dans les espaces traditionnellement réservés aux grands personnages de la peinture.
Ses personnages ont une particularité immédiatement visible. Leur peau est peinte dans un noir profond, presque uniforme. Cette couleur, devenue l’une des marques de son langage artistique, n’est pourtant pas destinée à enfermer ses sujets dans leur identité.
« Le noir n’est pas une impasse », explique l’artiste. Pour lui, cette couleur possède ses propres nuances, sa profondeur et sa richesse. La choisir pour ses personnages revient aussi à remettre en question l’idée selon laquelle le noir serait une absence de couleur ou une difficulté pour le peintre.
Mais Marshall ne souhaite pas que le spectateur s’arrête à cette première impression.
Une fois que le regard a identifié ses personnages comme noirs, il doit continuer son chemin. Observer leurs attitudes. Déchiffrer les détails. Comprendre les relations entre les personnages. S’interroger sur l’espace qu’ils occupent dans la composition.
« Il faut aller au-delà de cela pour s’intéresser à tout ce qui se passe dans le tableau », confie le peintre.
Cette démarche donne à ses œuvres une dimension particulière. Marshall ne peint pas uniquement des personnages noirs. Il les installe dans des situations auxquelles la peinture classique a longtemps réservé d’autres figures.
Un couple peut être amoureux. Une famille peut simplement partager un moment. Une personne peut se retrouver seule dans un espace intérieur. Aucun événement spectaculaire n’est nécessaire. La vie ordinaire suffit pour devenir le sujet d’une grande peinture.
C’est aussi par les dimensions de ses œuvres que l’artiste affirme cette volonté. Marshall travaille souvent sur de grands formats, ceux-là mêmes qui ont historiquement servi à représenter les batailles, les figures politiques, les scènes religieuses ou les grands événements de l’histoire.

Son geste artistique consiste alors à faire entrer les vies noires dans cette même monumentalité.
Le commissaire Mark Godfrey souligne cette ambition. Marshall connaît les artistes qui l’ont précédé et qui ont placé les expériences noires au centre de leur création, notamment Jacob Lawrence. Mais son travail dialogue également avec les grands maîtres de la peinture occidentale, parmi lesquels Géricault, Courbet, Manet ou Seurat.
L’artiste ne se revendique d’ailleurs pas volontiers comme un pionnier absolu. Il préfère inscrire son travail dans une histoire plus longue de la création artistique noire.
À 70 ans, son parcours témoigne néanmoins d’une évolution importante du regard porté sur la représentation des personnes noires dans les grandes institutions culturelles occidentales. Sa première grande rétrospective n’a été organisée qu’en 2016, au Museum of Contemporary Art de Chicago.
Une décennie plus tard, Paris accueille à son tour cette importante exposition.
À travers « The Histories », Kerry James Marshall ne cherche donc pas seulement à montrer des tableaux. Il pose une question au visiteur : que se passe-t-il lorsque ceux qui ont longtemps occupé les marges de l’image deviennent les personnages principaux ?
Dans son univers, ils ne sont ni figurants ni symboles. Ils sont simplement au centre.
Et c’est peut-être là que réside la force de sa peinture : faire de la présence noire non plus une exception dans le tableau, mais une évidence.
Ortis . A