Dr. Yao Aman Agathe a soutenu sa thèse de doctorat en sciences du langage le mardi 17 juin 2025, au pôle scientifique et d’innovation de l’Université Félix Houphouët-Boigny, à Bingerville. Sa recherche portait sur l’alphabétisation et la réinsertion socioprofessionnelle des jeunes filles vulnérables à travers le programme Girl Power de l’Office du Service Civique National. Dans cet entretien, elle revient sur les enjeux, les résultats observés et ses recommandations pour renforcer l’impact de ce programme en Côte d’Ivoire.
Quelles sont, selon vous, les clés de la réussite du programme Girl Power ?
Je dirais que la réussite du programme repose d’abord sur la volonté des bénéficiaires elles-mêmes, mais aussi sur l’environnement favorable qui leur est offert. Ces filles, souvent en situation de vulnérabilité extrême, bénéficient dans le cadre du programme d’une prise en charge complète : hébergement, nourriture, soins de santé, encadrement civilo-militaire, formations pratiques et alphabétisation.
Ce que j’ai observé, c’est une transformation totale de leur mentalité. C’est impressionnant. Certaines filles venaient de la rue, d’autres étaient exclues de leur famille. Grâce à cette seconde chance, elles ont pu développer des compétences, apprendre à lire, écrire, se former à un métier. Elles en ressortent métamorphosées, plus confiantes, prêtes à contribuer à la société.
Quelle est, selon vous, la place de la volonté politique dans le succès d’un tel programme ?
Il faut reconnaître que l’État a déjà posé un acte fort en mettant en place ce programme. La création d’un centre de plus de 70 hectares, où les filles sont hébergées et formées, témoigne d’un véritable engagement. Mais seulement 10 hectares sont actuellement exploités ! Imaginez ce que cela pourrait donner si toutes les infrastructures nécessaires étaient installées pour que les filles n’aient pas à quitter le centre pour poursuivre leur parcours.
Il faut aller plus loin. L’État doit valoriser cet investissement. Girl Power n’est pas un simple projet social ; c’est une politique publique en devenir. Une politique qui cible une population souvent oubliée : les jeunes filles en situation de grande précarité. Et pourtant, ce sont elles qui portent en elles des talents exceptionnels. Certaines veulent conduire des tracteurs, d’autres souhaitent devenir artistes ou chefs d’entreprise. Il faut leur faire confiance.

Quels impacts concrets avez-vous observés chez les bénéficiaires ?
L’impact est immense. Il y a d’abord un changement de mentalité. J’ai vu des jeunes filles totalement transformées. Une d’elles m’a confié qu’avant, elle fermait le salon de coiffure de sa patronne dès qu’elle n’était pas là. Aujourd’hui, après sa formation et un petit appui, elle a ouvert son propre salon et ne veut plus jamais revenir en arrière.
Ces filles ne se contentent plus de subir leur vie. Elles veulent maintenant la construire. Elles ont retrouvé leur dignité. Et leurs familles aussi en bénéficient. Des mères autrefois humiliées parce que leurs filles traînaient dans la rue sont aujourd’hui fières. Une fille m’a dit : « Aujourd’hui, je donne un peu à ma maman, elle peut payer sa tontine. »
Elles sont devenues utiles à la société. Et c’est ce sentiment d’utilité qui change tout.
Avez-vous un exemple personnel marquant à partager ?
Oui, il y a cette femme qui me disait qu’elle ne savait rien faire, qu’elle n’avait aucun talent. Un jour, elle m’a confié qu’elle savait faire du jus. Je lui ai donné 30 000 francs pour commencer. Elle a acheté un seau, quelques ingrédients, et a commencé à vendre dans une école. Le premier jour, tout est parti en quelques minutes. En moins de trois mois, elle vendait quatre glacières par jour. Sa vie a complètement changé. Et imaginez si elle avait aussi su lire et écrire ! Elle aurait pu gérer son activité, noter ses ventes, développer son petit business. Ce n’est pas seulement une question de diplôme, c’est une question de confiance, d’estime de soi et d’opportunité.
Toussaint KONAN