Kannywood : L’autre cinéma nigérian en quête de reconnaissance mondiale

À Kano, capitale culturelle du nord du Nigeria, les caméras tournent sous un soleil écrasant, entre deux appels à la prière. Ici, loin des projecteurs braqués sur Nollywood, une autre industrie cinématographique s’active discrètement mais avec ambition : Kannywood, le cinéma en langue haoussa, tente de s’imposer sur la scène internationale sans renier les normes sociales et religieuses qui structurent cette région majoritairement musulmane.

Portés par une nouvelle génération de réalisateurs, les films du nord du pays cherchent désormais à franchir les frontières. Influencés autant par le dynamisme de Nollywood que par l’esthétique émotionnelle de Bollywood, ces créateurs espèrent séduire bien au-delà du public nigérian. Chaque mois, près de 200 productions sortent de Kannywood, alimentant un secteur aussi prolifique que contraint.

Le potentiel est pourtant considérable. La langue haoussa est parlée par environ 80 millions de personnes en Afrique de l’Ouest et centrale, auxquelles s’ajoute une importante diaspora nigériane à travers le monde. Un vivier de spectateurs encore largement inexploité.

Mais l’ouverture à l’international se heurte à des limites locales bien réelles. À Kano, la charia cohabite avec le droit civil et un comité gouvernemental de censure supervise strictement la musique et le cinéma. Les scènes jugées contraires aux valeurs religieuses et culturelles nudité, sexualité explicite ou comportements jugés immoraux sont strictement proscrites, rappelle Abba El-Mustapha, acteur, réalisateur et secrétaire exécutif de cet organe de contrôle.

Dans ce cadre étroit, certains cinéastes tentent néanmoins de renouveler le langage cinématographique. Kamilu Ibrahim fait partie de ceux qui cherchent à sortir du cadre , en intégrant des thématiques rarement abordées dans le cinéma haoussa et en sous-titrant ses œuvres en anglais et en arabe pour toucher un public élargi.

Les récits restent toutefois ancrés dans les grands ressorts du cinéma nigérian : passions contrariées, trahisons familiales et vengeance continuent d’alimenter des mélodrames assumés. L’innovation passe moins par le fond que par le regard porté sur des réalités sociales souvent taboues.

C’est le cas de Wata Shida, série réalisée par Ibrahim, dont la deuxième saison était en tournage lorsque l’AFP s’est rendue sur le plateau. L’histoire suit une femme confrontée à un mariage arrangé, qui choisit une union de convenance pour échapper au destin décidé par sa famille. Un scénario audacieux dans une région où les mariages précoces et imposés restent fréquents.

« Ici, poursuivre un rêve sans l’accord de sa famille n’est pas quelque chose de courant », souligne le réalisateur, qui voit dans le cinéma un outil pour interroger certaines normes sociales.

Pour l’acteur Adam Garba, l’objectif est clair : voir un jour Wata Shida diffusée sur une grande plateforme internationale. Pour l’instant, la série se contente de YouTube, faute de moyens.

« Les productions du sud ont plus de budgets, d’équipements, de sponsors », constate-t-il.

Un déséquilibre que certains entrepreneurs espèrent corriger. Lancée récemment, la plateforme Arewaflix ambitionne de devenir un espace dédié aux films du nord du Nigeria, en haoussa mais aussi en nupe ou en kanuri, avec des sous-titres en anglais, français et arabe. Une initiative qui n’est pas sans risque : une précédente tentative, Northflix, a cessé ses activités en 2023 faute d’abonnés.

Dans un pays confronté à une crise économique persistante, convaincre le public de payer pour du contenu reste un défi. Le piratage, facilité par des plateformes peu sécurisées, fragilise encore davantage l’écosystème, souligne Abba El-Mustapha.

Pour Umar Abdulmalik, réalisateur, l’avenir passe avant tout par l’amélioration de la qualité technique.

« Quand l’histoire et la mise en scène sont solides, la langue devient secondaire », estime-t-il, citant l’exemple de Bollywood, largement consommé au Nigeria malgré la barrière linguistique.

En attendant cette reconnaissance internationale, Kannywood continue de faire ce qu’il a toujours su faire : produire beaucoup, avec peu de moyens. Sur le plateau de Wata Shida, la chaleur est lourde, l’appel à la prière retentit. Le tournage s’interrompt, puis reprend.

« C’était bien », lance le réalisateur. « Mais on peut faire mieux. Reprenons. »

Amy N’DIAYE

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