L’intelligence artificielle s’immisce peu à peu dans les salles d’audience et les cabinets d’avocats. À l’académie internationale de droit du numérique (AIDN), qui se tient jusqu’au vendredi 21 août 2026, à Abidjan, juristes, magistrats et universitaires interrogent ce que cette révolution technique change dans la manière même de rendre la justice et ce qu’elle peut coûter aux justiciables.
Invitée d’honneur pour la leçon inaugurale, l’avocate française Christiane Féral‑Schuhl lance un avertissement simple mais lourd de sens : l’IA n’est pas infaillible, et son usage exige vigilance, encadrement et responsabilité.
« L’IA reste sous le contrôle et la responsabilité de l’utilisateur », rappelle‑t‑elle, en insistant sur le devoir de vérification qui incombe aux magistrats et aux avocats.
Deux risques techniques dominent le débat. Le premier porte sur la qualité des données utilisées pour entraîner les systèmes : quand les bases reflètent des discriminations historiques, l’outil risque de les reproduire, voire de les amplifier. Des exemples tirés de l’évaluation du risque de récidive, du recrutement ou de la détection des fraudes montrent déjà ces effets indésirables. Le second concerne les « hallucinations » ces erreurs où l’IA invente une référence, une décision ou une citation juridique inexistante qui peuvent induire en erreur des professionnels pressés ou insuffisamment formés.
Pour Me Féral‑Schuhl, au‑delà des erreurs techniques, la menace la plus profonde est la déshumanisation du procès.
« Chaque dossier a une histoire, des circonstances uniques », insiste‑t‑elle. Or la justice n’est pas une simple application d’algorithmes : elle exige un regard humain capable d’apprécier la singularité des situations, d’entendre les victimes, de mesurer les contextes sociaux et de rendre des décisions nuancées.
L’oratrice alerte aussi sur la concentration technologique. La dépendance envers quelques grands fournisseurs d’IA expose les systèmes judiciaires à des influences extérieures et risque d’affaiblir l’indépendance professionnelle. À terme, cela peut transformer la formation des jeunes juristes, privés d’expériences formatrices si des outils standardisés prennent le pas sur l’apprentissage par l’argumentation et le contact humain.
Face à ces défis, la réponse attendue est double : réglementation et formation. Les intervenants de l’AIDN demandent un encadrement juridique clair de l’usage de l’IA dans les procédures, des audits réguliers sur les biais des algorithmes et des mécanismes de transparence. Ils insistent également sur la nécessité de former magistrats, avocats et personnels judiciaires pour qu’ils utilisent ces outils de façon éclairée, sans s’en remettre aveuglément.
La deuxième édition de l’AIDN réunit plus de trente experts d’Afrique, d’Europe et d’Amérique du Nord. Pendant quatre jours, le programme aborde la protection des données personnelles, la cybersécurité, l’intelligence artificielle et la régulation des marchés numériques. Après une première session en 2025 à Lubumbashi, l’Académie poursuit sa réflexion sur la manière d’intégrer les innovations technologiques dans les systèmes judiciaires africains, tout en préservant ce qui fait l’essence de la justice : le jugement humain.
Pour les femmes, victimes ou professionnelles du droit, ces enjeux prennent une dimension particulière. Les biais algorithmiques touchent différemment selon le genre, et la déshumanisation des procédures risque d’éclipser des récits individuels souvent déjà fragiles. À l’heure où la technologie promet d’accélérer les processus, rappeler la primauté de l’humain dans la justice apparaît donc comme une exigence de démocratie et de protection sociale.
Isaya .E