Entre modernité et traditions en voie de disparition, Hillary Mukabwa fait revivre un savoir-faire ancestral à Nairobi. À travers ses métiers à tisser manuels, le jeune créateur transforme le fil en véritable passerelle entre l’héritage kényan et la création contemporaine.
À l’heure où les machines imposent leur rythme à l’industrie de la mode, Hillary Mukabwa a choisi de ralentir. Dans son atelier de Nairobi, le bruit mécanique des métiers à tisser manuels accompagne ses journées. Ici, les fils de coton passent entre les mains des artisans, prennent forme progressivement et deviennent des vêtements, des sacs ou des accessoires. Pour ce jeune créateur kényan, chaque pièce est bien plus qu’un produit de mode : elle raconte une histoire.
Fondateur et créateur en chef du Mukabwa Studio, Hillary Mukabwa a fait du tissage traditionnel le cœur de son activité. Un choix qui peut sembler à contre-courant dans une industrie dominée par la production rapide et les grandes séries. Pour lui, cette lenteur est précisément ce qui donne sa valeur au travail.
« La modernisation anéantit l’essence même de l’artisanat traditionnel et des méthodes de travail ancestrales », estime-t-il.
Son aventure commence en 2024, alors qu’il est encore étudiant en beaux-arts et design. Il expérimente le tissage et découvre progressivement un savoir-faire dont il mesure la richesse. Un an plus tard, il passe à la production professionnelle. Ses premiers produits sont des sacs fourre-tout. Puis viennent les vêtements et d’autres créations.
Dans son atelier, le temps n’a pas la même valeur que dans une usine. Avant que le tissu ne prenne forme, il faut préparer et mesurer les fils, les installer sur le métier puis les travailler manuellement. Selon la taille et la complexité de la pièce, plusieurs jours peuvent être nécessaires.
Les gestes sont précis. Les métiers fonctionnent au rythme des mains et des pieds. Certains équipements ont même été adaptés pour améliorer le rendement sans sacrifier le caractère artisanal du procédé.
Pour Mukabwa, cette manière de travailler est aussi une façon de préserver un savoir-faire qui devient rare.
« Ces métiers à tisser manuels sont avant tout traditionnels. On constate donc qu’ils sont porteurs d’une histoire », explique-t-il.
Cette histoire, le créateur la puise en grande partie dans son propre environnement. Né et grandi à Kibera, l’un des quartiers populaires de Nairobi, il s’inspire des rues, des couleurs, de la vie quotidienne et de la nature qui l’entoure. Ses créations portent ainsi la trace de son univers.
Loin de rechercher la standardisation, son atelier privilégie les commandes et les pièces qui se distinguent par leur caractère unique. Une approche qui séduit certains clients à la recherche d’une alternative aux vêtements produits en série.
Maylone Ginnette fait partie de ceux qui ont adopté ces créations. Elle dit apprécier leur qualité, leur caractère unique et le travail nécessaire à leur fabrication. Derrière chaque pièce, elle voit l’effort des personnes qui l’ont réalisée.
Mais Hillary Mukabwa ne veut pas que son projet s’arrête à la création de vêtements. Son atelier devient également un espace de transmission. Des jeunes et des femmes de Kibera y apprennent à leur tour les techniques du tissage.
Cette dimension sociale est au cœur de sa démarche. Le créateur veut donner aux nouvelles générations la possibilité de renouer avec un savoir-faire qu’elles pourraient autrement perdre.
Pour lui, chaque fil compte. Chaque motif a une signification. Chaque tissu conserve une part de la mémoire collective.
« Je n’ai jamais considéré cela comme une simple fabrication de textiles. Je voyais cela comme un moyen de préserver une culture et de raconter une histoire », affirme-t-il.
Derrière le jeune entrepreneur se dessine donc un autre combat : celui de la transmission. À travers ses métiers à tisser, Mukabwa tente de faire dialoguer passé et présent, tradition et création contemporaine.
Son ambition, désormais, dépasse les frontières kényanes. Il rêve de voir ses créations rejoindre les vitrines de Londres, New York ou Paris. Mais il entend garder intact ce qui constitue l’identité de son atelier. Le geste de la main, la patience du tisserand et la mémoire contenue dans chaque pièce.
À Nairobi, Hillary Mukabwa ne cherche finalement pas seulement à habiller une nouvelle génération. Il veut lui transmettre quelque chose qu’aucune machine ne peut fabriquer : le lien avec ses racines.
Florence EDIE