Changement climatique : Quand l’eau menace le henné des mariées soudanaises

Au Soudan, la guerre ne bouleverse pas seulement les vies humaines et l’économie. Elle fragilise aussi des traditions séculaires. Parmi elles, le henné nuptial, rituel incontournable des mariages soudanais, est aujourd’hui menacé par la pénurie d’eau, les effets du changement climatique et l’effondrement de l’agriculture.

Dans les villages du nord du pays comme dans les salons de beauté d’Al-Damer, la même inquiétude revient : les feuilles de henné deviennent plus rares, plus chères et plus difficiles à acheminer. Or, sans cette plante, pas de motifs colorés sur les mains et les pieds des futures mariées.

« Le henné soudanais est une forme de parure et une carte de visite mondiale pour les femmes soudanaises », souligne Omnia El Sayyed, propriétaire d’un salon de beauté à Al-Damer. Pour elle, cette pratique est bien davantage qu’un geste esthétique. Elle incarne l’identité des femmes soudanaises, leur féminité et la transmission d’un héritage ancestral.

Des champs privés d’eau

Dans les zones productrices, les agriculteurs doivent composer avec une irrigation devenue imprévisible. Les canaux sont mal entretenus et l’eau n’arrive plus régulièrement dans les parcelles. Elle peut manquer précisément au moment où les plants en ont le plus besoin.

Abdallah Mohammed, cultivateur de henné dans le nord du Soudan, dénonce une situation qui compromet directement les récoltes.

« L’accès à l’eau est le principal obstacle qui limite notre production et provoque la sécheresse. L’eau arrive à de longs intervalles et vient à manquer au moment où nous en avons le plus besoin », explique-t-il, appelant les autorités à réhabiliter les canaux d’irrigation et à assurer leur entretien.

À cette crise hydrique s’ajoutent les dérèglements climatiques, qui rendent les saisons agricoles plus incertaines. Pour les producteurs, chaque récolte devient ainsi un pari.

La guerre bouleverse les circuits

Le conflit a également désorganisé les circuits de production et de commercialisation. Avant la guerre, le henné était exporté depuis Omdurman vers plusieurs pays. Aujourd’hui, les routes sont dangereuses ou bloquées, et les marchandises empruntent des itinéraires détournés.

Mohamed Ramadan, propriétaire d’une usine de henné, affirme que les exportations passent désormais principalement par l’Égypte. Les expéditions directes via le Tchad sont devenues rares en raison de l’insécurité et de l’état des routes.

Cette désorganisation entraîne une hausse des frais de transport et renchérit le prix du produit. Pour les familles déjà éprouvées par la crise économique, le henné devient une dépense difficile à supporter. Pour les professionnelles de la beauté, la baisse de l’approvisionnement menace directement leur activité.

Une tradition qui résiste

Malgré ces obstacles, les femmes soudanaises continuent de préserver le henné nuptial. Dans la culture soudanaise, la cérémonie ne se réduit pas à l’application d’un colorant naturel. Elle constitue un moment de rassemblement familial et un passage symbolique vers la vie conjugale.

Les motifs dessinés sur les mains et les pieds de la mariée racontent une histoire faite de bénédictions, de féminité et d’appartenance culturelle. Ils relient les générations et rappellent la place centrale des traditions dans la société soudanaise.

Mais la résistance des femmes ne suffit pas à garantir l’avenir de cette pratique. Sans soutien aux agriculteurs, sans réhabilitation des systèmes d’irrigation et sans sécurisation des routes commerciales, toute une filière risque de disparaître progressivement.

Au Soudan, sauver le henné revient donc à préserver bien plus qu’une activité agricole. C’est protéger un patrimoine vivant, intimement lié à l’identité des femmes et à la mémoire collective du pays.

Florence EDIE

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