Angré n’est pas seulement un quartier de Cocody. C’est aussi le nom d’une famille et celui d’un homme dont les terres, les activités et la mémoire se confondent aujourd’hui avec l’histoire d’Abidjan. Né en 1917 à Abobo-Té, Donatien Angré Kangabri a connu une ville encore bordée de plantations, bien avant que le quartier qui porte son nom ne prenne forme.
« Je m’appelle Angré ! » Quand Gaudens Angré se présente, la réaction est souvent la même : un sourire étonné, parfois un doute. Certains croient à une plaisanterie. Un jour, l’un de ses interlocuteurs lui a répondu : « Ah, moi, c’est Marcory ! »
Mais Gaudens ne plaisante pas. Il porte le nom de son père, Donatien Angré Kangabri, l’un des 17 enfants de celui qui a donné son patronyme à un quartier de Cocody. Pour ses enfants et ses petits-enfants, ce nom singulier est devenu une fierté familiale. Il rappelle surtout le parcours d’un homme dont l’histoire a croisé celle de l’expansion d’Abidjan.
Des plantations à perte de vue
Donatien Angré Kangabri naît le 1er janvier 1917 à Abobo-Té, village ébrié où ses parents, Kangabri Angré et Yacrébié Bétchan, ont également vu le jour. À cette époque, Abidjan est encore une ville resserrée autour d’Adjamé, de Treichville, du Plateau et de Cocody-centre. Plus loin, des villages et des plantations s’étendent au milieu de la forêt.
Le secteur où se trouve aujourd’hui Angré est alors occupé par de vastes champs de café, de cacao et de palmiers à huile. Ces terres appartiennent notamment aux habitants d’Abobo-Té. Donatien Angré possède des parcelles à l’emplacement actuel de la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) et de la station de traitement d’eau de la SODECI.
Avant de devenir planteur, il se fait connaître comme éleveur. Il possède des volailles et un troupeau estimé à une centaine de bœufs. Une activité qui contribue à sa prospérité et lui permet d’investir dans d’autres secteurs.
Un entrepreneur aux activités multiples
Donatien Angré se lance ensuite dans le transport. Il achète une trentaine de taxis ainsi que plusieurs gbakas, qui assurent des liaisons entre Abidjan et des villes de l’intérieur du pays. Mais cette activité prend fin brutalement après une agression à son domicile. Des hommes armés s’introduisent chez lui. L’un d’eux lui tire dessus ; la balle l’atteint à la hanche. Les agresseurs repartent avec l’argent de la journée et des biens emportés dans la maison.
« À la suite de cette agression, notre père a vendu tous ses véhicules et a quitté le milieu du transport », raconte Geneviève, l’une de ses filles.
Après cette épreuve, il se consacre à l’élevage et à ses responsabilités de notable auprès du chef d’Abobo-Té. À la fin des années 1970, il se tourne aussi vers la culture du café et du cacao. Il acquiert une vingtaine d’hectares. À l’époque, ces produits agricoles sont recherchés sur les marchés mondiaux.
Sa production lui permet de participer à la Coupe nationale du progrès, une compétition mise en place sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny pour encourager les agriculteurs. Donatien Angré termine troisième au niveau national. Une distinction qui consacre le travail d’un planteur devenu figure reconnue de son village.
Quand la ville rejoint les champs
Pendant que Donatien Angré cultive ses terres, Abidjan s’étend. La ville gagne progressivement les zones jusque-là séparées du centre par la forêt. Les limites entre les communes s’effacent à mesure que les constructions avancent.
À Cocody, les autorités préparent un plan d’extension de la capitale économique, avec la participation de la mairie d’Abidjan et du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD). Les plantations de Donatien Angré, comme celles d’autres propriétaires, se retrouvent dans le périmètre de cette urbanisation.
C’est dans cette transformation que s’inscrit l’histoire du quartier d’Angré. Le nom d’un homme, propriétaire de terres dans cette partie de Cocody, s’attache peu à peu à un territoire qui change de visage. Les champs cèdent la place aux routes, aux logements et aux équipements. Le quartier s’agrandit ; le patronyme, lui, demeure.
Pour Gaudens Angré et les descendants de Donatien Angré Kangabri, ce nom est bien plus qu’une indication géographique. Il est l’héritage d’un homme qui a traversé plusieurs époques : celle du village et des plantations, celle de l’élevage et du transport, puis celle d’une Abidjan en pleine expansion.
Aujourd’hui, chaque fois qu’un habitant prononce « Angré », il fait aussi résonner, sans toujours le savoir, une part de cette mémoire familiale et urbaine.
Amy N’DIAYE / Source : Histoire & Conte