À 23 ans, alors que beaucoup cherchent encore leur place, Jessikah Inaba entrait déjà dans l’Histoire. En octobre 2022, cette Londonienne d’origine congolaise devenait la première avocate barrister noire, aveugle et femme du Royaume-Uni.
Une première à la croisée de plusieurs combats, dans un univers juridique encore largement façonné par l’élitisme, la norme visuelle et la domination masculine.
Jessikah est née aveugle, en raison d’une microphthalmie bilatérale, une malformation congénitale qui empêche le développement normal des yeux.
Elle n’a jamais vu le monde, mais très tôt, elle a appris à l’écouter, à l’analyser, à le comprendre autrement. Pour elle, la cécité n’a jamais été une fin, plutôt une donnée avec laquelle il fallait composer dans une société peu pensée pour celles et ceux qui sortent de la norme.
Étudier le droit, discipline fondée sur des volumes de textes, une extrême rigueur et une lecture constante, s’est révélé être un défi quotidien. Pendant cinq années intenses à The University of Law de Londres, Jessikah avance dans un système qui ne l’attend pas. Les supports pédagogiques adaptés arrivent souvent trop tard, parfois plusieurs mois après le début des cours. Alors elle s’adapte, encore et toujours.
Elle traduit elle-même de nombreux manuels juridiques en braille, travaille sur un ordinateur relié à un écran braille, prend des notes en cours, enchaîne les tutorats privés et réduit ses nuits à trois heures de sommeil. Tandis que d’autres révisent, elle reconstruit l’accès même au savoir.
À la fatigue physique s’ajoutent des obstacles plus silencieux mais tout aussi lourds. Le regard des autres, les doutes projetés sur elle, le racisme, le sexisme, le validisme.
Être femme, noire et aveugle dans le monde juridique britannique signifie devoir prouver, encore et encore, que l’on mérite d’être là, parfois avant même d’avoir ouvert la bouche. Jessikah nomme cette réalité un « triple plafond de verre ». Elle ne l’a pas observé de loin, elle l’a heurté de plein fouet avant de le fissurer.
Si son parcours impressionne par sa ténacité, elle rappelle pourtant qu’elle n’a jamais été seule. Le soutien indéfectible de sa famille et de ses amis a joué un rôle essentiel. Leur confiance lui a permis de tenir quand le système se montrait lent, rigide ou indifférent, quand l’épuisement devenait une menace réelle.
Le jour où elle est officiellement admise au barreau d’Angleterre et du Pays de Galles, l’événement dépasse sa réussite personnelle. Il devient un symbole puissant. La preuve que le talent n’a ni genre, ni couleur, ni vision standardisée. La démonstration que les barrières les plus solides ne sont pas naturelles, mais construites.
Aujourd’hui, Jessikah Inaba poursuit un doctorat, écrit, donne des conférences et s’engage activement pour une meilleure inclusion des personnes en situation de handicap dans le monde juridique. Elle refuse d’être réduite à une exception inspirante. Son combat vise à faire en sorte que son parcours ne soit plus perçu comme extraordinaire, mais simplement possible.
Pour elle, l’accessibilité ne devrait jamais être un privilège accordé au compte-gouttes, mais un droit fondamental.
Jessikah n’a jamais vu la lumière, mais elle est devenue un repère pour beaucoup. Pour les jeunes femmes noires en quête de légitimité, pour les personnes en situation de handicap à qui l’on a appris à limiter leurs rêves, pour un système qui doit encore apprendre à s’ouvrir.
Son histoire rappelle une vérité essentielle : ce ne sont pas les différences qui freinent, mais le manque d’adaptation et de volonté collective. Et dans un monde qui ne l’attendait pas, Jessikah Inaba avance, déterminée, et résolument tournée vers l’avenir.
Florence EDIE