Dans la nef de la cathédrale Saint-Paul, le cardinal Ignace Bessi Dogbo n’a pas le mardi 1er septembre 2026, mâché ses mots . L’ orpaillage illégal est un « poison » qui ronge la Côte d’Ivoire. Mais derrière l’indignation morale se dessine un constat plus large. Celui d’une lutte étatique qui, malgré des opérations spectaculaires, peine à endiguer un phénomène désormais présent dans 24 des 31 régions du pays.
Célébrée dans le cadre du temps liturgique consacré à la création, la messe du 1er septembre a offert au primat de Côte d’Ivoire une tribune pour dire, sans détour, l’urgence de la situation.
« L’orpaillage qui tue l’homme est pire que l’idolâtrie. C’est inqualifiable », a lancé l’archevêque métropolitain d’Abidjan devant les fidèles.
Pour le cardinal Bessi Dogbo, la course à l’or a pris une tournure qui dépasse la simple infraction : elle met en péril à la fois la dignité humaine et le patrimoine naturel. « Nos fleuves, nos cours d’eau déteignent… Ce fléau est un désastre proche de nous », a-t-il déploré, pointant du doigt la pollution des bassins versants et la dégradation des terres agricoles.
Derrière les mots, les données officielles donnent la mesure du phénomène. Entre 2021 et le premier semestre 2026, plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal ont été déguerpis sur l’ensemble du territoire, selon le Conseil national de sécurité.
Sur la seule période de janvier à juillet 2026, la Gendarmerie nationale a procédé à 953 opérations, détruit 6 142 motopompes et 5 845 concasseurs, et interpellé 1 531 personnes, dont 65% de ressortissants étrangers.
Pourtant, ces efforts massifs ne semblent pas venir à bout du problème. Une note stratégique de juillet 2026 estime qu’environ 710 tonnes d’or ont été extraites illégalement entre 2021 et mi-2026, contre seulement 136 kilogrammes saisis par les forces de l’ordre. Autrement dit, à peine 0,13% de la production illicite aurait été interceptée, tandis que près de 4 600 milliards de FCFA d’or auraient échappé aux circuits officiels. Face à ce bilan en demi-teinte, le cardinal a interpellé directement les autorités.
« Il faut rappeler à l’État ce qu’il sait : sa mission régalienne de protection de l’environnement et de l’homme », a-t-il déclaré, estimant que la lutte contre l’orpaillage clandestin relève des responsabilités fondamentales des pouvoirs publics.
L’Église catholique ivoirienne, par la voix de la Conférence des évêques (CECI), affirme avoir multiplié les alertes sur les dangers de cette activité.
« Il faut écouter les évêques quand ils parlent », a insisté Mgr Bessi Dogbo, appelant à une réponse plus ferme et plus coordonnée.
L’interpellation du cardinal intervient alors que le débat sur les modalités de la riposte s’intensifie. D’un côté, les opérations de déguerpissement se multiplient : en août 2026, une opération conjointe Gendarmerie, Eaux et Forêts, Mines a frappé dans 12 régions, détruisant 70 dragues, 65 concasseurs et 52 motopompes.
De l’autre, des voix plaident pour une approche plus nuancée. Le Groupement des Artisans Miniers de Côte d’Ivoire (GRAMCI), par exemple, distingue l’orpaillage légal de la clandestinité et appelle à accélérer la formalisation du secteur.
Pour l’organisation, la solution passe par une répression ciblée des réseaux clandestins, couplée à un accompagnement des opérateurs vers la légalité, avec des obligations environnementales et sociales strictes.
La Côte d’Ivoire entend également porter le combat sur la scène continentale. Fin août 2026, en marge de la Cop 17 sur les forêts, le pays a lancé une Coalition africaine contre l’orpaillage illégal, reconnaissant que le phénomène dépasse les frontières nationales.
Dans ce contexte, le message du cardinal Bessi Dogbo résonne comme un rappel : au-delà des opérations ponctuelles, c’est un changement de cap qui est attendu.
« Enlevons ce poison par tous les moyens de notre pays en tuant en nous l’idolâtrie de l’argent », a-t-il exhorté, appelant à une prise de conscience collective.
En plaçant l’orpaillage clandestin au cœur de son homélie sur la Création, l’archevêque d’Abidjan a voulu rappeler que la bataille engage l’avenir même du pays. Il s’agit, dit-il, de préserver les cours d’eau, les terres et, plus largement, les conditions de vie des générations à venir.
À Abidjan comme dans les régions minières, la question reste ouverte : la répression, aussi vigoureuse soit-elle, suffira-t-elle à inverser la tendance, ou faudra-t-il repenser en profondeur les modèles économiques et sociaux qui nourrissent ce fléau ?
Inno Beugré