Cinéma : « Le Corridor de Doufraibo », satire en plans serrés sur les plaies ivoiriennes

Au croisement de la satire et du drame social, « Le Corridor de Doufraibo » de Chris Alex Sahiry dissèque, avec humour et précision cinématographique, les maux de la Côte d’Ivoire. Corruption, conflits fonciers et tensions communautaires, en transformant un village fictif en miroir impitoyable d’une société en quête de réparation.

Montée de champ sur un village en crise ,« Le Corridor de Doufraibo », nouvelle série signée Chris Alex Sahiry et produite par la Rti, use du registre comique pour tourner en dérision les mécanismes de pouvoir et les blessures sociales de la Côte d’Ivoire. Dans treize épisodes de 26 minutes, la mise en scène privilégie la précision du geste et le sens du découpage pour transformer le rire en un scalpelsociopolitique.

La série installe immédiatement son dispositif narratif : l’arrivée de fonctionnaires et l’érection d’un « corridor » policier dans le village fictif de Doufraibo déclenchent une série d’incidents racket, fraudes, manipulations  filmés comme autant de saynètes réglées au millimètre. Le scénario joue sur la commutation entre burlesque et malaise, et la réalisation de Sahiry use du contraste visuel pour faire basculer la comédie en satire politique, révélant par l’ellipse et le gros plan les rouages d’une corruption sourde.

Sahiry revendique l’emploi du rire comme instrument d’appréhension des sujets lourds : la caméra colle aux visages pour capter l’ironie, s’écarte pour montrer le dispositif social, et mise sur le tempo comique pour faire advenir la prise de conscience. Les choix formels cadre, montage rythmique et direction d’acteurs servent une intention claire : rendre accessibles des problématiques institutionnelles sans perdre en exigence esthétique.

Au fil des épisodes, la série explore des thèmes structurants : conflits fonciers, tensions entre autochtones et allochtones, pratiques d’expropriation et faillites administratives. Le traitement scénographique des séquences foncières fait de la terre un personnage muet dont les plans larges et les travellings lents soulignent l’importance symbolique et explosive dans le récit. L’injustice foncière y est posée comme une mécanique dramatique à retardement.

Le casting mêle figures emblématiques Bamba Bakary, Magnéto, Clémentine Papouet, Digbeu Cravate, Oméga David et jeunes comédiens prometteurs, créant un jeu d’échos entre textures d’interprétation. La mise en scène favorise les scènes collectives et les chœurs villageois, exploitant la palette expressive des comédiens pour faire coexister la caricature et l’émotion, la satire et la dignité.

Porté par Invictus Studio et soutenu par la Rti, le projet s’inscrit dans une logique de professionnalisation : plateau soigné, direction photo travaillée et montage dynamique annoncent une élévation des standards locaux. Sahiry revendique une exigence technique de l’étalonnage au son nécessaire pour que le cinéma ivoirien sorte de l’approximation et vise une diffusion régionale voire continentale.

Plus qu’un divertissement, « Le Corridor de Doufraibo » se pose en fiction civique : par le biais d’une écriture satirique et d’un cinéma de dimension humaine, la série invite à regarder les dysfonctionnements en face, à rire d’abord pour mieux interroger ensuite. Elle illustre la capacité des auteurs ivoiriens à conjuguer esthétique et engagement, et pose, en filigrane, la question des responsabilités collectives face aux fractures sociales.

Amy N’DIAYE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *