Santé mentale : le combat contre le silence imposé aux hommes

Derrière l’image de l’homme fort, capable de tout supporter, se cachent parfois des blessures profondes, des deuils non exprimés et un mal-être difficile à nommer. Avec son documentaire « Ce que les hommes taisent », Abdul-Basit Adéwalé entend briser le silence autour de la santé mentale des hommes en Afrique francophone.

D’une durée de 27 minutes, le film suit le parcours de quatre hommes : Fireman, Emmanuel, Ibrahim et Abdul. Chacun tente de contenir ses souffrances en se réfugiant dans le travail, la prière, le sport, la musique ou le silence. Mais derrière ces mécanismes de défense se dessinent des fragilités qui, lorsqu’elles sont tues trop longtemps, peuvent conduire au point de rupture.

Le documentaire a été projeté le vendredi18 septembre 2026,   à Cocody, dans le cadre d’un panel consacré à la « Santé mentale des hommes : briser le silence en Afrique francophone ». La rencontre était animée par Stéphane Zohori, vidéaste et réalisateur, en présence de Gloire Wanief, acteur, de David Kouassi, psychologue, et d’Abdul-Basit Adéwalé, auteur et producteur du film.

Le poids des injonctions sociales

« Vrai garçon ne pleure pas », « Les pleurs ne règlent rien », « Tu es le pilier, tu dois tenir bon ». Ces phrases, souvent prononcées dès l’enfance, façonnent une certaine conception de la masculinité. Elles valorisent la résistance, la performance et la capacité à subvenir aux besoins des autres, tout en laissant peu de place à l’expression des émotions.

Pour le psychologue David Kouassi, cette éducation peut conduire de nombreux hommes à dissimuler leurs difficultés, y compris lorsqu’ils ont besoin d’aide. Il rappelle que la santé mentale ne se résume pas à l’absence de trouble psychique. Selon l’organisation mondiale de la santé, elle désigne un état de bien-être qui permet de faire face aux tensions de la vie, de réaliser son potentiel, de travailler et de contribuer à sa communauté.

« Je peux ne pas avoir de trouble mental et être en mauvaise santé mentale. Je peux avoir un trouble mental et être en bonne santé mentale », a-t-il expliqué au cours des échanges.

Cette distinction permet de mieux comprendre les situations vécues par des personnes qui continuent de travailler et d’assumer leurs responsabilités, tout en traversant une période de grande souffrance intérieure.

Des douleurs souvent tues

Le film met en lumière plusieurs épreuves difficiles à exprimer dans les sociétés africaines : la perte d’un enfant, le deuil d’un parent, le chagrin d’amour, l’échec professionnel ou encore la perte de la virilité. Ces blessures peuvent être aggravées par la honte, la peur du jugement et l’obligation de préserver l’image d’un homme invulnérable.

Faute de pouvoir parler, certains cherchent à anesthésier leur douleur. Le travail excessif, l’isolement, l’alcool, les paris sportifs ou d’autres conduites à risque peuvent alors devenir des moyens de fuir une souffrance qui n’a pas trouvé d’espace d’écoute.

L’organisation mondiale de la santé souligne que la stigmatisation et les difficultés d’accès aux soins empêchent encore de nombreuses personnes de demander de l’aide. Elle identifie également, parmi les facteurs de risque associés au suicide, la consommation nocive d’alcool, les violences subies pendant l’enfance et la stigmatisation des personnes qui cherchent un soutien.

Une histoire personnelle

Pour Abdul-Basit Adéwalé, la réalisation de ce documentaire est intimement liée à son propre parcours. Après la mort de son père, en 2015, il dit avoir progressivement appris à mettre des mots sur ce qu’il ressentait. Cette démarche l’a conduit à consulter un psychologue, puis à entamer une thérapie en 2022.

Son expérience personnelle nourrit aujourd’hui son engagement. À travers « Ce que les hommes taisent », il souhaite rappeler que demander de l’aide ne constitue ni un signe de faiblesse ni un renoncement aux responsabilités. C’est, au contraire, une manière de prendre soin de soi et de préserver ses relations avec les autres.

Le réalisateur envisage de prolonger cette sensibilisation par l’organisation d’une retraite destinée aux hommes, la publication d’un livre et la création d’une représentation théâtrale sur le même thème. Il souhaite également poursuivre la diffusion du documentaire afin de toucher un public plus large.

Briser le silence

La projection d’Abidjan a ouvert un espace de parole sur une question encore peu abordée : la vulnérabilité masculine. Elle rappelle que les hommes, eux aussi, peuvent être traversés par la peur, le deuil, la solitude, l’anxiété ou la dépression, et qu’ils doivent pouvoir accéder à une écoute et à des soins adaptés.

En donnant un visage à ces souffrances silencieuses, le documentaire invite les familles, les professionnels de santé et la société dans son ensemble à faire évoluer le regard porté sur la santé mentale. Car derrière l’injonction à rester fort, il y a parfois un homme qui demande simplement le droit de dire qu’il ne va pas bien.

Ortis. A

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