Première femme à créer une entreprise de BTP ‘’MASSA Télécom’’ en Côte d’Ivoire, Hortense Logbo Zomassa a bâti son succès à la force de sa détermination. Pionnière dans un univers masculin, elle incarne l’audace et ouvre la voie à une nouvelle génération de femmes prêtes à transformer les règles du jeu.


Vous êtes la première femme à avoir embrassé une carrière dans le bâtiment en Côte d’Ivoire. Comment ce choix s’est-il imposé à vous ?
Ce choix est né d’une passion profonde pour l’architecture et l’envie de contribuer au développement de mon pays. J’ai toujours été fascinée par la transformation d’un espace vide en une école, un logement, un hôpital. Le bâtiment, c’est la base de tout développement. Bien sûr, à l’époque, c’était audacieux pour une femme, mais je voulais prouver que nous pouvions aussi être bâtisseuses.
Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers pas sur les chantiers ?
Je me souviens du scepticisme dans les regards. Beaucoup me testaient, attendaient que je me trompe. Mais j’avais préparé le terrain par une formation solide. La première fois que j’ai dirigé une équipe de maçons et de techniciens, j’ai compris que l’autorité ne venait pas du genre, mais de la compétence.

Quels obstacles majeurs avez-vous rencontrés dans ce milieu très masculin ?
Le premier obstacle, c’est la crédibilité : il fallait travailler deux fois plus pour être reconnue au même niveau qu’un homme. Le second, ce sont les financements, souvent refusés aux entreprises dirigées par des femmes. Enfin, il y a la difficulté d’accès aux grands marchés publics, où les préjugés étaient tenaces.

Vous parliez d’une anecdote qui vous a marquée au début de votre carrière ?
En 1998, le BNEDT m’a confié mon tout premier projet : la construction d’un théâtre en plein air à Fresco. Ce souvenir reste gravé dans ma mémoire comme l’un des plus grands défis de ma carrière, tant il est encore vif aujourd’hui. Plus qu’un simple chantier, ce fut une véritable aventure humaine. Elle m’a permis de côtoyer les ouvriers, de partager leur ardeur et leur courage, et de comprendre la force du travail collectif.
Mais le chemin fut semé d’embûches. La sous-préfète de l’époque, dont la résidence jouxtait le site, s’était opposée aux travaux. Un matin, elle arriva sur le chantier avec la ferme intention de tout arrêter, estimant que le théâtre, trop proche de sa maison, portait atteinte à sa tranquillité. Malgré ces obstacles, ma détermination est restée intacte. Convaincue que ce théâtre représentait une nécessité pour la communauté, je n’ai pas cédé. Et, par la grâce de Dieu, le projet a pu aboutir. Aujourd’hui encore, le théâtre en plein air de Fresco demeure le symbole de cette victoire sur l’adversité.


Comment avez-vous surmonté ces barrières ?
J’ai choisi de faire parler mes ouvrages. Un bâtiment bien construit, solide, livré à temps, est votre meilleure carte de visite. J’ai aussi appris à négocier, à défendre mes projets avec fermeté, et surtout à rester intègre dans un secteur où les compromis sont fréquents.
Quels sont les premiers chantiers qui ont marqué votre carrière ?
Je n’oublierai jamais ma première école construite dans un village. Voir des enfants entrer dans des classes neuves m’a donné le sentiment que mon travail avait du sens. Plus tard, j’ai participé à des projets de logements sociaux et de réhabilitation d’édifices publics. Chacun de ces ouvrages est un symbole de progrès.
Au fil des années, j’ai eu la grâce de réaliser plusieurs infrastructures dans différentes régions de la Côte d’Ivoire. À Daloa, j’ai construit le bloc d’un collège accompagné d’aires de jeux. À Zikisso, nous avons édifié un marché et un dispensaire, tandis qu’à Tanda, c’est le commissariat de la ville qui a vu le jour grâce à mon entreprise. À Lakota, dans le village de Kouassililié, j’ai bâti un dispensaire, et nous avons aussi réhabilité deux écoles. J’ai eu la fierté d’électrifier Douseba, un village de Zikisso qui vivait encore dans l’obscurité. À Blolequin, nous avons construit six classes d’une école primaire avec des latrines, et à Korhogo, précisément à Litio, une école a été livrée aux populations. Aujourd’hui, je fais partie de ceux qui ont été retenus pour construire les maisons de la Diaspora, un projet national qui me tient particulièrement à cœur.

Aujourd’hui, votre entreprise est reconnue. Pouvez-vous nous en parler ?
Mon entreprise est spécialisée dans la construction de bâtiments résidentiels, administratifs, éducatifs et sanitaires. Nous travaillons aussi dans la rénovation et la réhabilitation. L’objectif est de proposer des ouvrages modernes, accessibles, mais aussi respectueux des normes internationales de qualité et de sécurité.
Quelles valeurs guident vos réalisations …
La rigueur technique, la durabilité et la responsabilité sociale. Construire, ce n’est pas seulement élever des murs, c’est penser à la sécurité des occupants, à l’impact sur l’environnement, et à la valeur ajoutée pour la communauté.
Le secteur du bâtiment est stratégique pour la Côte d’Ivoire. Comment le percevez-vous aujourd’hui ?
C’est un secteur en pleine croissance, porté par les besoins en logements, en écoles, en hôpitaux. Mais il reste encore beaucoup de défis : le déficit en logements décents, le non-respect de certaines normes, et la nécessité d’intégrer les innovations technologiques et écologiques.
Comment votre entreprise s’adapte-t-elle à ces nouveaux défis, notamment l’écoconstruction ?
Nous expérimentons l’utilisation de matériaux locaux et durables, et nous travaillons sur des projets de logements écologiques à coût accessible. L’avenir du bâtiment ne peut plus ignorer la question environnementale.

Vous êtes une pionnière et un modèle pour de nombreuses jeunes filles. Comment assumez-vous ce rôle ?
Avec beaucoup de fierté, mais aussi une grande responsabilité. Être pionnière signifie ouvrir la voie et inspirer. Je veux que les jeunes filles sachent que ce métier est exigeant, mais qu’il peut leur offrir de grandes satisfactions si elles y mettent la passion et le travail.
Que faudrait-il faire pour attirer davantage de femmes vers le bâtiment ?
Déconstruire les stéréotypes dès le collège. Renforcer les filières techniques, octroyer des bourses aux filles et mettre en place des politiques d’inclusion. Les femmes sont compétentes, il faut leur donner l’espace et les moyens de le prouver.

Selon vous, quels sont, les enjeux du bâtiment pour la Côte d’Ivoire de demain ?
Répondre au déficit de logements, construire des infrastructures modernes et sûres, mais aussi intégrer les technologies intelligentes et durables. Le bâtiment doit accompagner l’urbanisation rapide de nos villes.
Quels sont vos projets actuels et vos ambitions pour l’avenir ?
Primo, être une promotrice immobilière dans le domaine du bâtiment. Je développe un projet de logements sociaux écologiques et travaille à élargir mes activités à la sous-région. À long terme, je souhaite créer une fondation pour former, encadrer et financer des jeunes femmes dans le secteur.

Un message
Je demande aux femmes encore hésitantes de se battre comme des guerrières. Il ne faut pas abandonner sans combattre, il ne faut pas avoir peur de prendre des risques. Car les femmes ont des qualités qui leur sont spécifiques et personne d’autre qu’elles ne pourra mener leur combat à leur place. Il faut vous affirmer, en faisant montre de votre savoir-faire, sans entrer en opposition avec les hommes.
Interview réalisée par Florence EDIE