Trois ans après son entrée en vigueur, le permis à points a annulé 3 600 permis et touché plus de 60 000 conducteurs. Pourtant, 164 personnes ont perdu la vie sur les routes en six semaines en 2026. Ta Bi-Tra, expert-consultant en sécurité routière, ex-directeur de la formation à l’office de sécurité routière (OSER) et membre de l’association mondiale de la route, analyse les avancées, les angles morts et les chantiers urgents du dispositif.
Trois ans après l’entrée en vigueur du permis à points, quel bilan objectif faites-vous de cette réforme ?
Le permis à points a rendu les sanctions plus individualisées et faciles à suivre. À ce jour, 3 600 permis ont été annulés et plus de 60 000 conducteurs ont été impactés. Il a aussi renforcé la surveillance, notamment par la vidéo-verbalisation. Mais la mortalité routière reste préoccupante : 164 décès ont été enregistrés en six semaines en 2026. La réforme doit donc évoluer d’une logique de répression vers un dispositif global associant contrôle, prévention, infrastructures et formation.
Le conducteur ivoirien a désormais 12 points. A-t-il réellement compris que ces points représentent un capital de sécurité, et pas seulement une réserve de sanctions ?
Beaucoup connaissent l’existence des 12 points, mais pas leur valeur réelle. Ces points symbolisent le droit de conduire, parfois un gagne-pain et surtout la sécurité de tous. Chaque infraction entame ce capital, sa perte totale rend le permis caduc. Beaucoup découvrent leur solde seulement après une sanction. L’enjeu est de faire des 12 points une culture de conduite responsable.
Peut-on établir un lien mesurable entre le permis à points et l’évolution des comportements au volant ?
Oui. La vitesse moyenne à Abidjan est passée à environ 59 km/h. Entre mars et mai 2023, 97% des retraits de points étaient liés à des excès de vitesse. Les décès ont diminué de 30% entre 2021 et 2023, puis, de 19% sur la période 2021-2025. Mais les 164 morts en six semaines en 2026 montrent que les comportements dangereux persistent. Les indicateurs à suivre sont la vitesse moyenne, les infractions, les retraits par type de faute, les permis invalidés, les stages, les accidents, les blessés et les décès.
Certains conducteurs perdent plusieurs points sans changer leur comportement. Pourquoi la sanction ne produit-elle pas toujours un changement durable ?
Parce que certaines pratiques sont devenues des habitudes: excès de vitesse, téléphone au volant, dépassements dangereux, non-respect des règles. Certains conducteurs minimisent le risque, se croient intouchables ou ignorent leur solde. Chez les professionnels, la pression des délais, de la rentabilité et des employeurs peut encourager la prise de risque. Il faut donc ajouter à la sanction la formation continue, le contrôle, le suivi des récidivistes et la responsabilité des transporteurs.
Pourquoi un conducteur prend-il le risque de perdre des points, son permis, parfois sa vie, alors qu’il sait pertinemment ce qui l’attend ?
Beaucoup de conducteurs savent très bien qu’ils peuvent perdre des points, voire leur permis. Mais, au moment où ils accélèrent, ils ne pensent pas à cette sanction. Ils pensent au retard, au client qui attend, à la course qu’ils doivent encore faire, ou à l’appel qu’ils veulent répondre.
Le risque paraît lointain, presque abstrait. L’accident, dans leur esprit, arrive toujours aux autres. Chacun se croit capable de maîtriser la situation : « Je connais cette route », « Je roule vite depuis des années », « Je vais faire attention ». C’est un calcul biaisé. On valorise le gain immédiat gagner quelques minutes, augmenter ses revenus, régler un problème et on minimise le danger.
La routine renforce encore cette illusion. Quand un conducteur a déjà dépassé dangereusement, téléphoné au volant ou brûlé un feu sans incident, il finit par croire que c’est normal. Ajoutez la fatigue, l’alcool, la colère, la pression des passagers ou celle d’un employeur, et le jugement devient encore plus fragile.
Or, plus on roule vite, moins on a de temps pour réagir. Une vitesse excessive transforme un simple freinage en collision, un accident évitable en drame. Ce que le conducteur croit gagner en minutes, il peut le perdre en vies.
Finalement, est-ce le permis à points qui doit changer le conducteur, ou le conducteur qui doit changer son rapport à la règle ?
C’est d’abord le conducteur qui doit changer sa perception de la règle. Le permis à points est un outil, pas une fin. Le respect du Code ne doit pas reposer uniquement sur la peur de l’amende ou de la perte de points, mais sur la compréhension que la règle protège des vies. Le système doit faire passer le conducteur de « je lève le pied devant un radar » à « je roule prudemment parce qu’une vitesse excessive peut tuer ». Le système pose le cadre ; le conducteur fait le choix.

Intervention de l’expert-consultant, Ta Bi-Tra ,lors de la journée nationale de sécurité routière.
Derrière chaque retrait de points, peut-il y avoir un piéton, un motocycliste ou un passager dont la vie est menacée ?
Absolument. Une infraction, même sans accident, crée un danger pour autrui. Vitesse, téléphone, alcool, refus de priorité, absence de casque ou dépassement dangereux peuvent causer des blessures graves ou mortelles à une personne innocente. Le retrait de points n’est donc pas seulement une punition : c’est un outil de prévention. L’absence d’accident ne signifie pas l’absence de risque.
Quelle est l’infraction qui vous préoccupe le plus aujourd’hui, et pourquoi ?
L’excès de vitesse. C’est une cause majeure d’accidents et un facteur qui aggrave leurs conséquences. À grande vitesse, le conducteur a moins de temps pour réagir, freine plus loin et a plus de difficulté à éviter un obstacle ou un usager vulnérable. En cas de choc, la violence de l’impact augmente fortement le risque de blessures graves ou de décès.
Entre la vitesse, le téléphone au volant, le non-respect des feux et les dépassements dangereux, lequel révèle le mieux une culture routière encore fragile ?
Le non-respect des feux de signalisation. Griller un feu rouge traduit un désintérêt pour les règles communes et expose directement les piétons et les motocyclistes. Cela révèle souvent la hâte, le manque de discipline et un sentiment d’invulnérabilité. La vitesse, le téléphone et les dépassements restent graves, mais le feu rouge incarne particulièrement le refus de partager la route de manière responsable.
Alors, quel comportement vous met personnellement en colère lorsque vous circulez ?
Le téléphone au volant, l’excès de vitesse, le non-respect des passages piétons et les dépassements dangereux, parce qu’ils exposent inutilement les autres usagers.
Pour un chauffeur professionnel, le permis est aussi son outil de travail. Comment concilier impératif économique et impératif de sécurité ?
Pour le chauffeur professionnel, la sécurité protège aussi son emploi et la santé financière de l’entreprise. La recherche de rapidité par la vitesse, la surcharge, la fatigue ou le non-respect des repos expose à l’accident, à l’immobilisation, à la perte du permis et à des coûts importants. Il faut des plannings réalistes, des temps de repos respectés, un entretien rigoureux des véhicules et une résistance à toute pression incitant au risque.
Peut-on demander à un chauffeur qui travaille de longues heures, sous pression de rentabilité, d’avoir exactement le même comportement qu’un conducteur occasionnel ?
Non. Le professionnel affronte des journées longues, la fatigue, des délais serrés, la pression des clients et l’exigence de rentabilité. Ces contraintes peuvent affecter la vigilance, le jugement et les réflexes. Mais aucune de ces contraintes n’excuse une conduite dangereuse. L’employeur doit fixer des plannings raisonnables, prévoir des pauses et proposer une rémunération qui n’incite pas au risque. Le chauffeur, lui, doit respecter ses repos et refuser de conduire s’il est fatigué.
Est-ce à dire qu’un chauffeur peut refuser une course dangereuse sans perdre son emploi ? Et qui doit être sanctionné lorsque l’employeur impose un délai irréaliste ?
Il devrait pouvoir le faire. Aucun emploi, délai commercial ou objectif financier ne doit obliger un chauffeur à mettre des vies en danger. Le conducteur doit respecter les règles, mais l’employeur qui impose des délais incompatibles avec la sécurité doit aussi être tenu responsable.

Session de formation et de sensibilisation au code de la route
Malheureusement, certains chauffeurs voient le retrait de points comme une simple sanction administrative. Comment leur faire comprendre qu’il s’agit d’abord d’un mécanisme de protection de la vie ?
Il faut présenter le retrait de points comme une alerte avant le drame, non comme une simple perte administrative. Chaque point retiré renvoie à un comportement qui peut blesser ou tuer : vitesse, téléphone, feu rouge, dépassement dangereux. Il faut associer la sanction à des témoignages, des études de cas et des formations de récupération. Le message doit être clair : protéger son permis, c’est protéger sa vie, ses passagers et les autres usagers.
Les stages de récupération de points sont-ils aujourd’hui de véritables espaces de prise de conscience, ou faut-il revoir leur contenu et leur approche ?
Ils peuvent le devenir, mais seulement s’ils dépassent la simple récupération de quatre points. En Côte d’Ivoire, la récupération passe par le stage ou par deux années sans nouvelle infraction. Il faut privilégier une approche active : analyse d’accidents réels, témoignages de victimes, autoévaluation, gestion de la fatigue et de la pression économique, étude des infractions commises et engagement personnel. Le stage ne doit pas seulement rendre des points, il doit corriger durablement les comportements dangereux.
Pensez-vous que le système peut être pleinement efficace si la formation initiale des conducteurs reste insuffisante ? Faut-il aussi former davantage après l’obtention du permis, notamment les professionnels ?
Non. Le permis à points sanctionne et corrige, mais il ne remplace pas un apprentissage solide du Code, de la conduite préventive et de la perception des risques. Il faut renforcer la formation initiale par plus de pratique encadrée, des évaluations rigoureuses et une sensibilisation aux conséquences humaines. Pour les professionnels, la formation continue doit porter sur la conduite préventive, la fatigue, la vitesse, le stress, l’entretien du véhicule et la responsabilité envers les passagers ou les marchandises. Mais la formation seule ne suffit pas. Elle exige des contrôles crédibles, des routes sûres, des véhicules entretenus et une application équitable des règles.
Concernant, la vidéo-verbalisation peut-elle changer réellement la culture du contrôle routier ? Et comment garantir que le retrait de points sanctionne le conducteur, et non simplement le propriétaire du véhicule ?
Oui, elle rend la règle plus visible, continue et moins dépendante de la présence d’un agent. L’infraction est constatée, enregistrée et sanctionnée à distance. Mais la technologie seule ne suffit pas. Il faut une information claire, des procédures transparentes de contestation, des sanctions effectives et de la sensibilisation. Lorsque le conducteur n’est pas identifié, la notification est adressée au titulaire de la carte grise. Celui-ci peut produire une procuration ou une déclaration officielle pour désigner la personne qui conduisait réellement. Cette procuration ne doit jamais servir à protéger un conducteur fautif. Les autorités doivent vérifier les images, le permis et les éléments du dossier.
On est donc tenté de savoir où se situe aujourd’hui, le principal maillon faible : le comportement du conducteur, le contrôle, la formation, l’état des véhicules ou les infrastructures ? Et quelle place la prévention doit-elle occuper face à la répression ?
Le principal maillon faible reste le comportement du conducteur : vitesse, imprudence, alcool, téléphone, non-respect du Code. Mais il ne faut pas isoler le conducteur. Une formation insuffisante, des contrôles irréguliers, des véhicules défectueux et des infrastructures mal sécurisées aggravent le risque. La prévention doit occuper une place aussi essentielle que la répression. La sanction rappelle la règle, la prévention explique le risque et construit un changement durable. Chaque retrait de points devrait s’accompagner d’une information sur l’infraction, ses conséquences et les moyens d’éviter la récidive.
À partir de quand la perte de points devient-elle un véritable signal d’alerte ? Un conducteur qui a perdu 8, 9, 10 ou 11 points doit-il être accompagné différemment ?
Dès la première infraction, car elle révèle déjà un comportement à risque. L’alerte devient critique lorsque les retraits se répètent ou résultent d’infractions graves : alcool, vitesse excessive, feu rouge, dépassement dangereux. Un conducteur ayant perdu 8 à 11 points n’est plus un simple automobiliste sanctionné. C’est un conducteur à risque. Il faut un diagnostic individualisé, un entretien pédagogique, une formation ciblée, un suivi de conduite et, pour les professionnels, l’implication de l’employeur. L’objectif est d’éviter l’invalidation, mais surtout l’accident.

Moment d’échange et de partage d’expériences lors de la session de formation
Si vous deviez mesurer la réussite du permis à points dans cinq ans, quel indicateur regarderiez-vous en premier : les points retirés, les infractions, les accidents, les blessés ou les décès ?
Je regarderais d’abord le nombre de décès, rapporté à la population, au parc automobile ou, idéalement, aux kilomètres parcourus. C’est l’indicateur décisif, car l’objectif final est de sauver des vies, pas de multiplier les sanctions. Les retraits de points et les infractions mesurent le contrôle ; les accidents et les blessés montrent les conséquences. Une baisse durable des décès et des blessés graves prouverait que les comportements ont réellement changé et que le dispositif protège mieux les usagers.
Interview réalisée par Florence EDIE/ (Photo: DR)
Permis à points en chiffres
Le dispositif du permis à points est entré en vigueur en Côte d’Ivoire le 1er mars 2023. Il attribue à chaque conducteur un capital initial de 12 points.
Trois ans après son lancement, le dispositif a déjà impacté plus de 74 600 conducteurs :
– 3 600 permis invalidés suite à la perte totale des 12 points
– 11 000 conducteurs ayant perdu entre 8 et 11 points
– Plus de 60 000 conducteurs ayant perdu entre 2 et 7 points
Impact sur la mortalité routière
La mise en œuvre de la stratégie nationale de sécurité routière (SNSR) 2021-2025 a permis une baisse significative du nombre de tués sur les routes.
-97% des retraits de points entre mars et mai 2023 liés à des excès de vitesse.
-Baisse de 30% des décès entre 2021 et 2023.
-Baisse de 19% des décès sur la période 2021-2025.
-164 décès enregistrés en six semaines en 2026.
Malgré ces progrès, le début de l’année 2026 reste préoccupant. Sur les six premières semaines de 2026 (1er janvier au 11 février), la Côte d’Ivoire a enregistré 519 accidents corporels ayant causé 164 décès et 1 934 blessés, soit une moyenne de 4 décès par jour.
Sources : Ministère des Transports, Arrêté du 27 février 2023 fixant les conditions et modalités de mise en œuvre du permis à points. Dispositif institué par le décret n°2016-864 du 03 novembre 2016, réaménagé par le décret n°2022-631 du 03 août 2022.
Direction Générale des Transports Terrestres et de la Circulation (DGTTC), Stéphane Tiengouan, Directeur du Développement technologique et de la Gestion des opérations. Tribune d’échange « Gouv’Space » du Centre d’Information et de Communication Gouvernementale (CICG), 21 mai 2026.
Ministère des Transports, Oumar Sako, Directeur Général des Transports Terrestres et de la Circulation. Conférence de presse sur la sécurité routière, 23 décembre 2024.
Office de Sécurité Routière (OSER), Étienne Kouakou, Directeur Général. Tribune « Tout Savoir Sur » du CICG, 17 février 2026.