Reportage/ VIH en Côte d’Ivoire : la porte qu’on n’ose pas ouvrir

Peur du regard des autres. Journées de travail interminables. Tabous… Autant de murs qui empêchent des milliers d’Ivoiriens de connaître leur statut sérologique. C’est pourquoi, le pays mise sur le dépistage différencié, une approche qui rapproche le test VIH des populations, dans la rue, au domicile, dans les pharmacies ou au sein des communautés les plus vulnérables.

Jeudi 24 septembre 2026. Il est 15 heures. Nous quittons Marcory en VTC pour Cocody-Angré. Avec l’accord du chauffeur, la conversation s’engage sur le VIH. L’autotest et le statut sérologique lui sont inconnus. Après un soupire, il avoue avoir peur. 

Au volant de son véhicule, le conducteur hésite à franchir le pas du dépistage par peur de connaître son statut sérologique

« Je suis fidèle à ma femme, c’est pour cela que je ne veux pas faire. Et je n’ai pas le temps : je commence le travail à 5h30 pour finir à 23h ».                                                    

Père de trois enfants, 37 ans, il redoute le résultat autant que le regard des autres.

Le dépistage vient dans la rue

Le lendemain matin,  nous sommes à  Abobo-N’Dotré. Devant une boulangerie, M.K., 38 ans, commerçante, nous accueille, robe en jeans et lunettes sur le nez. Elle exige l’anonymat. En 2025, une séance de sensibilisation lui a valu un autotest.

« Il fallait tremper la tige dans le liquide, puis la passer sur la gencive. Une barre : non réactif Deux barres : réactif. ». La sienne était non réactive. « Cela m’a soulagée. ».

La notice du mode d’emploi du kit test salivaire détaillée étape par étape

G.K.,  le jour où tout a basculé

Avec l’accord de l’ong ‘’BLETY’’, sous couvert d’anonymat, nous faisons la rencontre de G.K., 29 ans, professionnelle du sexe sur un site de rencontre en ligne.

Tout commence par la visite d’une sensibilisatrice qui présente l’autotest à celles qui ne peuvent ou ne veulent pas aller dans un centre de santé.

« J’avais une peur bleue d’être diagnostiquée positive », dit-elle.

G.K. refuse, puis repart avec le kit sans l’utiliser. Trois jours plus tard, la sensibilisatrice rappelle, avec patience. Le test est enfin réalisé lors d’une nouvelle rencontre.

« Elle m’avait dit que, quel que soit le résultat, elle serait là pour moi. ».                         

Le résultat est positif, le choc brutal.

« Dieu seul sait combien de fois, j’ai coulé des larmes. ».

Un second test est, lui aussi, positif. Orientée vers un centre de santé, elle débute son traitement, soutenue du début à la fin, sans jugement. Elle reconnaît n’avoir pas toujours utilisé de préservatif avec ses clients.

« Je n’ai pas pensé aux conséquences. ».

Aujourd’hui, elle se protège et a quitté le site. Elle appelle à reprendre les actions de sensibilisation.

Sur le terrain, les agents communautaires assurent dépistage, bilan de santé et accompagnement médical.

À Biétry (Marcory), l’autotest sert à atteindre les populations clés (travailleuses du sexe, partenaires de personnes séropositives). Jusqu’à cinq kits sont confiés à des « pairs » qui les redistribuent à leurs proches.

« On fait confiance à ces relais pour qu’ils emmènent le test là où nous ne pouvons pas aller », explique le Dr Mawa Fofana.

 Mais le suivi fait défaut.

« On dépend du volontariat. Beaucoup ne reviennent pas nous dire ce qu’ils ont trouvé », reconnaît l’assistant social Mathieu Beugré.

Léa Oumé, 60 ans, conseillère communautaire depuis 2017, à l’hôpital général de Bingerville, insiste sur la confidentialité. En effet, en 2025, elle a suivi une femme enceinte séropositive qui cachait son statut à son mari, par peur d’être chassée du foyer. Grâce à un accompagnement psychologique, il a accepté de se faire dépister, et le résultat s’est révélé négatif. D’où l’enjeu de multiplier les lieux de dépistage : consultations prénatales, domiciles…

Du côté de la pharmacie du CHU de Treichville, Dr Salimata Fany veille sur les autotests, fournis gratuitement par la Nouvelle pharmacie de la santé publique (NPSP), environ 150 par mois. Les kits vont surtout à des patients déjà dépistés, pour tester leur conjoint.

Le verrou du premier 95

Selon Spectrum 2025, 414 078 personnes vivent avec le VIH en Côte d’Ivoire. Mais 85 % seulement connaissent leur statut, contre 93 % sous traitement et 93 % à charge virale supprimée. Tant que le statut reste ignoré, ni le traitement ni la prévention ne sont possibles.

La loi n° 2014-430 interdit pourtant la stigmatisation liée au VIH et protège la confidentialité ; elle reste méconnue. C’est pourquoi, il faut sensibiliser massivement dans les écoles, marchés, gares routières, sur les réseaux sociaux, etc. puis rassurer sur la confidentialité et garantir un accueil sans jugement.

Ce combat se gagne dans la confiance, pas dans la distance. Chaque test distribué est une porte entrouverte. Reste à garantir, derrière, un accompagnement, un traitement, un espoir.

Florence EDIE. (Ph : F.E/ DR)

Sources; Programme national de lutte contre le SIDA (PNLS). Entretiens réalisés à Abidjan et à Bingerville, avec l’accord des personnes et structures concernées, dans l’anonymat.

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