People: 30 ans de musique, une entreprise et zéro dispute d’argent

À Abidjan, où les amitiés d’affaires se brisent souvent pour quelques dizaines de milliers de francs, le duo de zouglou Yodé et Siro offre une leçon rare. Celle d’une association bâtie sur la confiance, la complémentarité et la parole donnée.

Trente ans de carrière, des scènes partagées, une entreprise commune et, selon Siro, jamais une dispute liée à l’argent. Une longévité qui interroge, dans un milieu artistique et entrepreneurial où les ruptures entre associés sont devenues presque banales. Le duo, qui célèbre cette année ses trois décennies de musique, reste l’un des visages les plus durables du zouglou ivoirien.

« Nous sommes associés dans tout »

Interrogé sur le secret de leur entente, Siro ne parle pas d’un contrat, mais d’une vision commune.

« Yodé et moi, nous sommes associés dans tout ce que nous faisons. Nous chantons ensemble et nous avons également une entreprise en commun », confie-t-il.

Une déclaration simple en apparence, mais qui touche au cœur d’un problème bien connu en Côte d’Ivoire : beaucoup de projets collectifs naissent dans l’enthousiasme, puis s’effondrent dès que l’argent entre en jeu.

Siro reconnaît pourtant une réalité que peu d’associés acceptent de dire publiquement : l’investissement n’est pas toujours égal.

« Est-ce que l’un est plus investi que l’autre ? Oui. Dans notre société, je suis plus investi que lui, mais ça ne me dérange pas », explique-t-il.

Chacun à sa place

Pour lui, cette différence n’est pas une faiblesse, mais la preuve que chacun connaît sa valeur dans le duo.

« Nous nous connaissons mutuellement. Il sait où je suis fort et où il peut compter sur moi. Je sais où il est fort », poursuit Siro.

Il compare leur organisation à leur travail musical .

« Je sais que sa voix porte mieux que la mienne, alors je le laisse faire le travail sur le plan musical. En affaires, il sait que ma voix porte davantage, alors il me laisse prendre le leadership. »

Autrement dit, Yodé et Siro ne se battent pas pour occuper toutes les places. Chacun laisse l’autre briller là où il est le plus utile. Une complémentarité que le duo revendique depuis longtemps.

Yodé est le chanteur principal, tandis que Siro est souvent l’auteur des idées, avant que les deux ne débattent ensemble des projets.

L’argent, jamais une source de conflit

La phrase la plus marquante concerne pourtant l’argent, sujet sensible s’il en est.

« Depuis que nous sommes ensemble, Yodé et moi n’avons jamais eu de dispute au sujet de l’argent. Et cela n’arrivera jamais », affirme Siro.

Même lorsqu’ils se produisent séparément, la règle ne change pas .

« Nous partageons les revenus à parts égales. Lorsque nous étions quatre, c’était déjà ainsi. »

Et surtout, aucun document ne serait venu officialiser cet accord.

« Nous n’avons jamais eu besoin de signer un document pour formaliser cet accord », assure-t-il.

Trente ans sans contrat, donc. Mais pas sans règles. La transparence, selon Siro, commence par les petites choses .

« Quand un ami me remet une enveloppe pour nous, même si ce n’est pas son ami à lui, je l’informe : j’ai un ami qui m’a remis cette enveloppe pour nous. »

La méfiance, ennemie des associations

Pour Siro, la réussite d’une association ne dépend pas seulement d’un papier signé chez le notaire. Elle dépend d’abord de l’état d’esprit des partenaires.

« Si vous voulez vous associer, commencez par former un seul et même esprit. Dès lors que vous laissez s’installer la méfiance entre vous, votre association risque de ne pas fonctionner », prévient-il.

Il ajoute une image qui parlera à beaucoup d’artistes et d’entrepreneurs .

« C’est comme avec un manager. Si tu l’appelles derrière pour demander combien il a négocié ton cachet, tu viens de casser la confiance. »

Un message qui résonne

 particulièrement dans le showbiz ivoirien, où les cachets, les promotions et la gestion des revenus alimentent régulièrement des tensions. Siro rappelle d’ailleurs que le secteur reste fragile : selon lui, une grande partie des concerts en Côte d’Ivoire ne sont pas rentables.

Une leçon au-delà du zouglou

Au-delà de la musique, l’histoire de Yodé et Siro ressemble à un cours pratique d’entrepreneuriat collectif : se choisir avant de s’associer, accepter que les efforts ne soient pas toujours identiques, valoriser les forces de l’autre, partager clairement les revenus et parler avant que le doute ne s’installe.

Leur exemple ne dit pas qu’un contrat est inutile. Dans les affaires, il reste souvent nécessaire pour protéger les deux parties. Mais il rappelle une vérité plus profonde : aucun document ne peut remplacer la confiance, la loyauté et la transparence.

À Abidjan comme ailleurs, beaucoup d’amitiés ont été perdues pour une enveloppe non déclarée, un projet mal réparti ou une ambition mal gérée. Yodé et Siro montrent, eux, qu’une association peut durer trente ans lorsque l’intérêt du groupe passe avant l’ego de chacun.

Et la question reste posée : peut-on encore bâtir aujourd’hui une association durable sans contrat, seulement sur la parole donnée ?

Ortis.A

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