Dr Olga Mabanza Porquet (Directrice de l’Hôpital Psychiatrique de Bingerville) : ‘’ Mon objectif est de changer le regard de la psychiatrie en Côte d’Ivoire »                                                 

Dr Olga Mabanza  Porquet, la nouvelle directrice de l’hôpital psychiatrique de Bingerville partage sa vision, ses priorités et les actions qu’elle mène pour transformer la perception de la santé mentale en Côte d’Ivoire. Elle revient également sur son parcours et les défis à relever pour offrir des soins dignes aux patients.

Madame la Directrice, vous avez pris vos fonctions le 5 mars 2025 avec l’ambition de changer la perception de l’Hôpital Psychiatrique de Bingerville. Pouvez-vous nous parler de votre vision et des défis que vous souhaitez relever ?

Ma vision, en tant que psychiatre, est de promouvoir la santé mentale, mais surtout de transformer l’image que les communautés ont de l’hôpital psychiatrique. Je souhaite que les populations s’approprient leur hôpital, qu’elles le considèrent comme un lieu de soins à part entière. Cela passe nécessairement par une communication positive autour de l’hôpital psychiatrique de Bingerville. Aujourd’hui, trop peu de personnes connaissent réellement cet établissement, et malheureusement, il est entouré de préjugés. On l’appelle souvent « l’hôpital des fous », au point que certains chauffeurs refusent même d’y entrer à cause de l’imaginaire collectif qui y est associé.

…Les défis que je souhaite relever cette année sont multiples. Le premier concerne l’amélioration de la qualité des soins, aussi bien pour les patients hospitalisés que pour ceux reçus en consultation externe. Cela inclut tout le parcours du patient, de son accueil à sa sortie. Ensuite, je veux insister sur l’hygiène hospitalière. Un environnement propre et sain est essentiel au bien-être et au rétablissement des patients. Enfin, je compte renforcer la sécurité au sein de l’établissement. Il arrive que certains patients présentent des comportements violents, ce qui peut mettre en danger le personnel et les autres patients. Une meilleure sécurité permettra de mieux gérer ces situations, de prévenir les trafics illicites, et de limiter les risques d’évasion.

Pouvez-vous retracer votre parcours en tant que médecin psychiatre et ce qui vous a conduit à cette fonction ?

Après mon baccalauréat, j’ai entamé des études de médecine à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal. J’y ai intégré l’internat en psychiatrie, dont je suis sortie major de ma promotion. J’ai exercé à l’hôpital Fann de Dakar, puis à Ziguinchor, en Casamance. Après l’obtention de mon diplôme d’études spécialisées, je me suis rendue en France, à l’Université Paris V, où j’ai suivi un Diplôme Universitaire en psychotraumatologie.                                                                                  

  En 2015, j’ai choisi de revenir en Côte d’Ivoire. J’ai commencé par prendre en charge les victimes de l’attentat de Grand-Bassam, puis j’ai accompagné des employés confrontés à des crises au sein de leurs entreprises.                                                         

Par la suite, j’ai intégré le SAMU où j’intervenais notamment au service des grands brûlés et de dialyse. J’ai été détachée pendant sept ans comme responsable du service psychosocial d’un centre de dialyse, où j’étais la seule psychiatre, couvrant une quinzaine de centres à travers le pays.   C’est fort de cette expérience que j’ai été nommée en février 2025 à la tête de l’Hôpital Psychiatrique de Bingerville.

En tant que nouvelle directrice, quelle est votre principale mission ?

Ma mission principale est l’amélioration continue de la qualité des soins et du bien-être des patients, sans oublier celui du personnel qui les accompagne au quotidien.

Quels sont les constats qui ont motivé votre engagement ?

Avant même ma nomination, j’ai observé que l’hôpital psychiatrique souffre d’une mauvaise image auprès de la population ivoirienne. Il est perçu comme un lieu où l’on enferme « les fous », un endroit que l’on préfère éviter, même lorsqu’il s’agit de recevoir des soins.

Comment expliquez-vous cette stigmatisation autour de la psychiatrie ?

L’un des éléments marquants est l’état vétuste de l’hôpital, construit en 1962. Malgré quelques rafistolages, les bâtiments sont délabrés, les équipements défectueux, et même certains professionnels de santé affectés à l’établissement s’y rendent à reculons. Ce cadre peu engageant ne permet pas d’instaurer un climat de confiance ni pour le personnel, ni pour les patients, ni pour les familles.

Quels sont, selon vous, les préjugés les plus ancrés dans la société ?

La maladie mentale ne se guérit pas : C’est faux. Elle se soigne et peut se guérir. Elle est d’origine spirituelle : Cela peut être vrai selon certaines croyances, mais elle peut aussi être due à des causes biologiques ou environnementales. Toutes les maladies mentales chez les jeunes sont liées à la drogue : Certes, la drogue est un facteur de risque, mais d’autres éléments comme la génétique, l’environnement ou encore les traumatismes entrent en jeu.  La maladie mentale, c’est la folie : Non. Il s’agit d’un trouble de santé comme un autre. Le terme « folie » est stigmatisant et empêche un regard bienveillant sur les personnes atteintes.

Pensez-vous que la méconnaissance de la psychiatrie freine l’accès aux soins ?

Absolument. Beaucoup associent encore la maladie mentale à des causes mystiques. Ainsi, le premier réflexe n’est pas de se tourner vers les structures de soins, mais vers des recours traditionnels ou spirituels.

Quel état des lieux avez-vous dressé à votre arrivée ?

L’hôpital est vétuste, les bâtiments dégradés, et certains équipements sanitaires sont souvent endommagés par des patients en crise. Le personnel est en sous-effectif malgré la hausse continue du nombre de patients. Heureusement, la politique de santé mentale permet aujourd’hui de former des infirmiers et sages-femmes spécialisés pour venir en appui aux psychiatres et psychologues, mais cela reste insuffisant. Côté prise en charge, des efforts ont été faits. Toutefois, l’absence de manuels de procédures nuit à l’organisation. Leur création permettrait de standardiser l’accueil, le suivi et la sortie des patients.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les patients et leurs familles ?

La stigmatisation sociale. Les coûts de prise en charge, non couverts par la majorité des assurances.    La difficulté de réinsertion sociale après les soins. Certains patients, bien que stabilisés, sont rejetés ou abandonnés par leur entourage par peur de rechute.

Quelles actions immédiates avez-vous initiées ?

Des journées de nettoyage ont été organisées les 22 et 29 mars 2025 pour améliorer l’environnement hospitalier. Une sensibilisation du personnel à l’esprit d’équipe est en cours. Une demande d’implantation de la CMU a été adressée pour permettre une meilleure couverture des soins. Une communication communautaire et digitale a été lancée, notamment via notre page Facebook, pour déconstruire les préjugés.

Comment comptez-vous changer la perception de l’hôpital auprès du public ?                                                                               

Nous misons sur une communication de proximité : auprès des leaders religieux, des associations de femmes, de jeunes, de personnes âgées, etc.  Nous souhaitons également humaniser l’hôpital en présentant à travers des capsules vidéo tous les métiers qui y sont exercés, du directeur au personnel d’entretien, afin de casser l’image austère associée à la psychiatrie.  Nous voulons être visibles localement mais aussi sur les réseaux sociaux. La communication digitale est cruciale pour toucher les jeunes. Nous comptons sur des ambassadeurs engagés comme Miss CI 2023, Mylène Djihony, ou encore des personnalités ayant parlé publiquement de leur santé mentale, comme M. Jules Beco.

Quel message souhaitez-vous adresser à la population ?

La santé mentale fait partie intégrante de la santé globale. Il est essentiel d’en prendre soin, tout comme on prend soin de son cœur ou de son corps. Et si malgré tout, les difficultés persistent, il existe des professionnels compétents pour vous accompagner. L’Hôpital Psychiatrique de Bingerville est un lieu de soins, un espace d’écoute, et un partenaire pour le bien-être de tous.

Interview réalisée par Florence EDIE

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