Rachel Kouamé ( Vagabonde de la charité) : Une vie au chevet des enfants dialysés

Présidente de l’ong secours perpétuel en action (Spera) et personnel soignant au centre national de prévention et de traitement de l’Insuffisance Rénale (CNPTIR), au service psychosocial du Chu de Cocody. Rachelle Kouamé consacre sa vie à soulager les souffrances des enfants atteints d’insuffisance rénale en Côte d’Ivoire. Interview.

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussée à vous engager pour les enfants dialysés ? 

(Sourire). L’élément déclencheur, c’est l’amour pour les enfants. Je suis moi-même mère et voir des enfants qui entre en dialyse est un coup très dur. C’est pour cette raison que j’ai décidé d’accompagner ses enfants.

Peut-on dire que la création de l’ong Spera est avant tout le fruit de cet amour profond pour les enfants, avec pour objectif de leur offrir un accompagnement et un suivi plus humain et adapté…                                                                                          

Il faut dire que l’ong Spera est née en 2012, après avoir vu un patient faire un malaise pendant une séance de dialyse. En discutant avec d’autres patients, j’ai découvert que beaucoup venaient à jeun, faute de moyens, car une fois le kit payé, il ne restait rien pour se nourrir. Cela m’a bouleversée. J’ai alors décidé de leur offrir une collation deux fois par semaine, à mes jours de travail, avec mon propre salaire. Aujourd’hui, grâce à Dieu, l’ong Spera intervient dans les cinq centres de dialyse d’Abidjan. A savoir Cocody, Adjamé, Treichville, Marcory et Yopougon.

On est tenté de savoir pourquoi avoir choisi de vous concentrer spécifiquement sur ces enfants…                                  

Parce qu’ils sont l’avenir. Ils doivent pouvoir rêver, jouer, aller à l’école et être valorisés, malgré la maladie.

Quels types de soutien apportez-vous concrètement aux enfants dialysés et à leurs familles ?       

L’ong Spera intervient à plusieurs niveaux pour soulager les enfants dialysés et leurs proches. Chaque semaine, elle distribue des collations et fournit des kits de dialyse aux plus démunis. Elle prend également en charge la scolarité et les frais d’hospitalisation de certains enfants. Mais au-delà de l’aspect médical, elle s’engage à préserver l’innocence et la joie de vivre de ces jeunes malades à travers des sorties récréatives, des anniversaires surprises ou encore l’organisation d’un arbre de Noël. Elle soutient aussi les familles, en particulier les mères et épouses de patients, en les aidant financièrement ou en finançant des opérations comme la pose de fistules ou de cathéters, ainsi que le transport vers les centres de soins.

Combien d’enfants accompagnez-vous actuellement…         

(Soupire). Actuellement, nous suivons 32 enfants, mais le chiffre varie. Certains arrivent en dialyse, d’autres nous quittent malheureusement.

Collaborez-vous avec des structures médicales ou associatives dans le cadre de vos actions ?    

Oui, l’ong Spera travaille en étroite collaboration avec plusieurs partenaires, tant sur le plan médical qu’associatif. Nous sommes notamment en partenariat avec le centre national de prévention et de traitement de l’insuffisance rénale (CNPTIR), où nous bénéficions du soutien précieux du directeur général, le Prof Clément N’Guessan, ainsi que du sous-directeur, le DrAblé. Nous collaborons également avec des spécialistes tels que le Dr Bobgé, chirurgien en cardiologie.                                                

Sur le plan associatif, nous unissons nos efforts avec plusieurs ong engagées dans la même cause. Notamment Akwaba, ASD Terre d’Espérance,  Awalé d’Afrique basée en France, ainsi que l’association des dialysés de Côte d’Ivoire (AIDIR). Ces synergies nous permettent de renforcer notre impact et de mieux répondre aux besoins des enfants dialysés.

Comment financez-vous vos activités ?                                                             

Grâce à des partenaires fidèles comme Socoprim HKB, notre soutien officiel, ainsi que le ministère d’Espérance et d’Impact, le cabinet de Maître Sidibé Angel, la société de transit de M. Sabbah Mohamed, et de nombreux parrains et marraines.

Et la charge émotionnelle ? Comment la gérez-vous ?                      

Par la prière. C’est ma force. Dieu me porte dans ce combat.

…Vous sentez-vous parfois seule dans ce combat ?

Oui, parfois. Mais, la force divine me soutient. Sans elle, j’aurais abandonné depuis longtemps.

Y a-t-il un enfant dont l’histoire vous a particulièrement marquée ?

Oui. Le décès d’un enfant dont la mère a décidé de suspendre les soins, malgré notre accompagnement. J’étais très attachée à lui. Ce fut douloureux mais j’ai continué, car ma force ne vient pas de moi, mais de Dieu.

Quel regard portez-vous sur l’impact de votre action ?

Il est positif. Les enfants sont plus ouverts, moins en colère, les parents retrouvent espoir. Certains reprennent le chemin de l’école. Cela leur redonne une dignité, une stabilité psychologique essentielle.

La situation s’est-elle améliorée selon vous ?                                  

L’État a subventionné la dialyse, ce que je salue, mais il faut aller plus loin. Les enfants ont besoin de soins gratuits, d’aides pour les opérations, les médicaments, le transport, la scolarisation. De moyens pour répondre à tous les besoins des enfants (hospitalisation, transport, médicaments, opérations, scolarisation).                                                                                                                                                    

Et le public…                                                                                                         

En devenant parrain ou marraine. Le coût mensuel pour aider un enfant est de 29 750 Fcfa  (15 750 F pour le kit, 14 000 F pour la collation). Chaque geste compte, même 1 000 F peut faire la différence.

Quels sont vos projets pour l’ong Spera ?                                           

Nous envisageons créer un centre d’accueil dédié aux enfants dialysés de Côte d’Ivoire et d’ailleurs, pour une meilleure prise en charge globale.

Aviez-vous un lien personnel ou familial avec la maladie avant de vous lancer dans ce combat ?

A Dieu soit la gloire je n’ai aucun lien avec cette maladie, mais je me suis laisser entraîner par l’amour de mon prochain.

Comment votre parcours personnel a-t-il forgé votre sens de la compassion et du don de soi ?     

Ce qui a forgé mon sens de la compassion, c’est avant tout la perte de mon enfant. Ce n’était pas un enfant malade, non… mais c’est une douleur difficile à expliquer, une blessure que le temps n’efface pas complètement. Aujourd’hui, Dieu m’a bénie avec deux merveilleuses filles, et je mesure chaque jour la chance d’être mère.  C’est cette épreuve qui m’a ouvert les yeux : avoir un enfant est une grâce, un bonheur inestimable. Alors, quand je vois ces mamans impuissantes face à la maladie de leurs enfants, écrasées par le poids des charges médicales qu’elles ne peuvent assumer. Je ne peux pas rester indifférente. Je ressens au fond de moi que je dois les soutenir, les accompagner. Parce qu’aucune mère ne devrait affronter seule une telle épreuve.

À quoi ressemble une journée type de la « vagabonde de la charité » ?                                          

Ma journée ? Eh bien, je dirais qu’elle commence simplement, mais avec beaucoup de cœur. Le matin, j’arrive, je dépose mes affaires, et je prends un moment pour prier, remercier Dieu de m’avoir conduite saine et sauve jusqu’ici. J’ai déjà fait ma grande prière à la maison, mais ce petit instant en plus, c’est pour Lui confier la suite de la journée.  Ensuite, je fais le tour des patients pour leur dire bonjour. Et puis, je vais donner un gros câlin à mes « enfants » ces enfants dialysés que j’accompagne et je les remets entre les mains de Dieu pour la séance. Le reste ? C’est une journée normale. Mais une journée que je vis avec joie, parce que j’aime ce que je fais. Vraiment.

Avez-vous un souvenir d’un moment de découragement ? Si oui, comment l’avez-vous surmonté ?

Oui, je me souviens d’un moment particulièrement douloureux. Une maman a décidé d’arrêter la dialyse de son enfant, disant qu’elle n’en pouvait plus de le voir souffrir. Pourtant, cet enfant était pris en charge par l’ong Spera. Je m’étais beaucoup attachée à lui, alors quand j’ai appris son décès, j’ai eu très mal. Ce n’était pas un découragement dans le sens de vouloir tout abandonner, mais une immense tristesse.   Malgré la douleur, j’ai continué. Parce que ma force, je ne la puise pas en moi seule. C’est Dieu qui me fortifie, qui me pousse à avancer. Si je comptais uniquement sur moi, j’aurais déjà abandonné depuis longtemps. Il y a eu tellement d’épreuves mais c’est Lui qui me tient debout.

Selon vous, qu’est-ce qui rend la charité authentique et durable…

Ce qui rend la charité authentique et durable, c’est l’amour et  quand tout le monde met la main à la patte pour soutenir même en donnant 1000,2000, etc.

Quel héritage espérez-vous laisser aux futures générations à travers votre engagement ?                

J’espère laisser un héritage de courage, d’amour et de solidarité. Mon souhait le plus profond, c’est que les générations futures comprennent que même dans l’épreuve, on peut faire une différence. Que chaque geste de compassion compte. À travers mon engagement, je veux leur montrer que le service aux autres n’est pas une faiblesse, mais une force puissante capable de transformer des vies. Si demain, une jeune femme choisit de tendre la main à son tour parce qu’elle m’a vue le faire, alors mon passage ici n’aura pas été vain.

Un dernier mot ?                                                                            

Croyez en la force du bien, même quand tout semble s’effondrer. Tant qu’il reste une main tendue, un sourire offert, une vie soulagée, l’espoir continue de vivre. Mon combat, c’est celui de l’amour en action. Et je souhaite que chacun, à sa manière, devienne un maillon de cette chaîne d’humanité.

Interview réalisée par Florence EDIE

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